

Les effets de la surabondance
d'informations
Deuxième d'une série de trois
articles
1. La
surabondance d'information à l'heure d'Internet
2. Les effets de la surabondance d'information
3. Des
solutions à la surabondance d'information
par Pascal
Lapointe
Agence Science-Presse
Première parution:
La Presse (Montréal), 30 juillet 1997
Nous serions donc entrés, disions-nous
la semaine dernière, dans une ère de surabondance
d'information. Une ère où la quantité
de données déferlant sur nous tous serait
telle que nous serions en train de nous noyer. Une ère
où nous avalerions de l'information, de plus en plus
vite, sans prendre le temps d'essayer de la comprendre.
On peut contester cette affirmation, mais une chose semble
indéniable: contrairement à ce qu'affirment
les internautes de la première heure, davantage d'information
n'est plus nécessairement synonyme d'un monde meilleur.
Davantage d'information peut au contraire signifier, si
on n'y prend garde, davantage de confusion, voire même,
une démocratie plus fragile.
Internet n'est pas seul en cause: le dérapage est
en cours depuis une cinquantaine d'années. Mais c'est
avec l'explosion d'Internet que ce phénomène
a connu une accélération fulgurante.
"Nous nous propulsons nous-mêmes à des
vitesses au-delà de celles auxquelles nous étions
capables de vivre", s'inquiète Nelson Thall,
du Centre Marshall McLuhan, à l'Université
de Toronto. Une pareille accélération ne peut
manquer d'avoir des retombées.
Retombées sur la santé, tout d'abord. De
plus en plus d'internautes invoquent une mythique "cyberdépendance"
(les fameux "drogués du Net"), mais l'explication
reste incomplète, parce qu'elle analyse Internet
comme s'il s'agissait d'une entité à part:
or, le déferlement d'information, ce n'est pas que
le courrier électronique. C'est aussi l'avalanche
de magazines, la montée en flèche des télécopieurs,
des téléphones cellulaires et des téléavertisseurs,
la publicité envahissante, CNN et RDI...
Certains psychologues préfèrent utiliser
une expression plus vague, comme "information anxiety":
"sentiment
de culpabilité à la vue de nos piles de courrier
et de nos magazines non lus. Frustration à l'idée
de n'avoir pas le temps de comprendre, d'intégrer
et d'utiliser l'information que nous avons amassée."
Anxiété peut devenir stress: "plusieurs
d'entre nous tentent de lutter contre le flot (d'information),
et sentent que leur incapacité à le faire
peut leur nuire."
Et ça va plus loin que le stress: voilà que
des observateurs font carrément intervenir une maladie,
connue des psychologues, le "trouble déficitaire
de l'attention" (TDA) ou Attention Deficit Disorder.
On désigne sous ce nom, depuis les années
50, le syndrome qui frappe les enfants hyperactifs et incapables
de se concentrer (entre 2 et 4% des écoliers). Les
psychologues admettent depuis les années 80 qu'il
frappe également les adultes, et y ajoutent un nouvel
élément: une victime du TDA n'est pas nécessairement
hyperactive. Elle peut être très calme, mais
éprouve des difficultés à rester attentive,
à travailler sans se disperser. Elle est incapable
de rester en place. Elle lit beaucoup de livres mais en
termine peu. Son esprit zappe (ou surfe?) continuellement
d'une chose à l'autre.
Plus surprenant: il semble que le trouble déficitaire
de l'attention soit en pleine croissance. Entre
1990 et 1995, l'augmentation aurait été de
250% aux Etats-Unis, si on en juge par les ventes de Ritalin,
le principal médicament prescrit aux enfants.
Serions-nous à la veille d'une épidémie
de TDA, avec Internet comme déclencheur? Même
Wired, le défenseur par excellence de la cyber-culture,
consacrait quelques pages à cette hypothèse
en juin 1994. "La
personnalité typique du TDA correspond parfaitement
au style de vie de l'Amérique des années 90."
La victoire des démagogues
La surabondance d'information peut également avoir
une autre conséquence, d'une nature tout à
fait différente: la victoire des démagogues.
Pour certains -par exemple, un animateur de radio qui gueule
à tort et à travers- la surabondance d'information
n'est en effet pas un problème, mais une chance:
pour émerger de ce flot d'information, il lui suffit
de crier plus fort que les autres!
Or, si le citoyen moyen a de moins en moins de temps pour
réfléchir et faire le tri entre les multiples
informations qu'il reçoit, les chances qu'il soit
influencé par le plus beau parleur augmentent d'autant.
Ça n'est pas tout. A mesure que s'améliorent
les moyens de communication, les groupes de pression gagnent
en puissance. Aux Etats-Unis, on parle de "l'effet
CNN" pour désigner la montagne de sollicitations
qui tombent jour après jour sur les politiciens,
et l'incapacité croissante qu'ils semblent avoir
à prendre des décisions, continuellement déchirés
entre la manif de celui-ci et la pétition de celle-là.
Faudra-t-il bientôt ajouter à cela "l'effet
Internet"?
La semaine prochaine: des solutions?
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