(ASP) - "Nature des états électroniques
dans des points quantiques auto-assemblés sondés
par Magnéto-Photoluminescence: les différences
des systèmes InAs/gaAs et InAs/InP." Ce
titre d'une conférence sur l'optique est tiré
du présent congrès de l'ACFAS. Points
quantiques auto-assemblés? InAs/gaAs et InAs/InP?
Si vous n'êtes pas dans le domaine de l'optique,
cela relève du charabia.
La conférence en question sera
peut-être passionnante. Mais il y en aura d'autres,
tout au long de cette semaine, et tout au long de tous
les congrès de la planète, qui relèveront
du pire des portraits: rappelez-vous les plus lamentables
professeurs que vous ayez connu, ces éteignoirs
de vos belles années de jeunesse. Aussi dynamique
qu'une épave au milieu de l'océan, le
docte spécialiste ergote lourdement, d'un ton
monocorde, sur un sujet hermétique. De quoi faire
fuir tous ceux qui ne sont pas aussi spécialisés
que lui dans le domaine. À se demander si cette
communication orale est une... communication.
Un millénaire après l'invention
du cours magistral, la question demeure entière:
pourquoi communiquer si c'est pour ennuyer?
"En fait, les scientifiques ne font
que ça, communiquer, mais dans une forme qui
n'est pas adaptée au grand public", affirme
la journaliste Sophie Malavoy, directrice du Guide
pratique de communication scientifique publié
par l'ACFAS. Le contenu prend toute la place, sans aucun
intérêt pour la forme, poursuit-elle. À
preuve, beaucoup de scientifiques se contentent encore
de lire de longs exposés devant public
torpeur garantie.
"Dans les congrès, je me suis
rendu compte que je n'écoutais pas. Les autres
scientifiques écoutaient un peu même si
c'était ennuyant, regardaient les données
quand c'était dans leur domaine, mais ils y allaient
surtout pour les relations sociales."
Ne pas stigmatiser les scientifiques
Scientifiquement parlant, l'exposé
oral doit transmettre une matière souvent très
aride aux pairs, c'est-à-dire à un public
de collègues de la même (sur)spécialisation.
Une communication scientifique obéit à
un processus rigoureux, dans une langue codée,
assez froide et impersonnelle, constellée de
l'incontournable jargon.
Ce raisonnement se tient. Dans la pratique,
cela produit des morceaux d'anthologie, tel cet extrait
d'un résumé d'une conférence: "je
présente ici d'une façon axiomatique et
sémantique une logique non-monotone et paraconsistante
capable de représenter les inférences
accomplies à l'intérieur des théories
scientifiques." Non-monotone et paraconsistante,
vraiment?
Comment en finir avec la langue de bois
et le stade zéro de la mise en scène?
Il ne sert à rien de stigmatiser les scientifiques.
Le regretté sociologue Pierre Bourdieu, souvent
qualifié d'incompréhensible même
par ses disciples, avait écrit dans Homo academicus
(1984): "le style scientifique est un style qui
cumule la neutralité du compte rendu positiviste
et la fadeur du rapport bureaucratique".
Mieux vaut sensibiliser les scientifiques
à la pratique des processus de communication...
"Dans leur formation, il n'y a pas de volet communication,
regrette Sophie Malavoy. Il faut du talent, il y en
a qui l'ont, d'autres qui ne l'ont pas, mais il y a
aussi des trucs, des règles, des choses à
faire et à ne pas faire." Le premier conseil
à leur donner, selon Sophie Malavoy: prendre
conscience de l'importance de la communication. Que
ce soit pour rejoindre un auditoire plus vaste que les
collègues immédiats
ou pour rédiger
une demande de subvention qui accrochera davantage l'attention!
Structurer l'exposé autour d'un
argument central, le présenter de façon
dynamique, invitante, et avec un style personnel, n'est
pas insulter la Science. Il ne s'agit pas de vulgariser
tous azimuts, mais de séduire l'auditoire. Par
exemple, dans le cadre du colloque sur "l'insécurité
sociale", le titre d'une des communications attire
immédiatement l'attention: "Mort ou fif,
l'insécurité dans l'orientation sexuelle"!