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Dessine-moi un mouton

Isabelle Burgun, le 27 janvier 2006, 0h00

(Agence Science-Presse) C'est le Petit Prince qui serait content. Contrairement à une idée reçue, un enfant d'âge préscolaire ne se familiarise pas avec les conventions de l'écrit ni n'apprend son alphabet lors de la lecture du soir. Il regarde les images.

L'hypothèse soutient que plus on
lit d'histoires à un enfant, plus il deviendra
un bon lecteur. Mais jamais elle n'a été
démontrée ni remise en question. "Aucun
test ne l'avait auparavant démontré", avance
Jean Saint-Aubin , de la faculté de psychologie
de l'Université de Moncton. Avec sa collègue
Mary Ann Evans, de l'Université de Guelph, il désirait
connaître quel est "l'ingrédient actif" qui
sous-tend cette hypothèse. Lors de deux expériences,
les chercheurs ont donc enregistré où se
porte le regard des 15 enfants de 4-5 ans lorsque leur
éducatrice de garderie leur fait la lecture. Et
surprise... "Les pupilles des enfants se fixent 93 % du
temps sur les illustrations. Le regard parcourt la page
d'écriture moins d'une seconde pour se concentrer
sur celle illustrée", rapporte le psychologue.
Ces conclusions font le coeur d'un article
paru en novembre dernier dans la revue scientifique Psychological Science.

Les deux scientifiques avaient toutefois
quelques soupçons depuis les derniers travaux du
Pr Evans. Après avoir conçu des livres géants
–1 mètre sur 1 mètre– elle avait
capté leur regard… fixé sur les dessins.
Pour le confirmer, les chercheurs ont adapté un
appareil d'enregistrement des mouvements oculaires, le
EyeLink. La principale difficulté était
technique: il fallait réduire son poids et l'adapter
à la tête des enfants. "Et il s'avère
impossible d'immobiliser la tête d'un enfant de
4 ans. L'appareil devait pouvoir compenser les fréquents mouvements."

La solution a été de monter
deux mini-caméras (une par œil) sur un petit
casque de vélo afin d'enregistrer où se
trouve la pupille. Tout au long de la lecture de l'une
des cinq histoires sélectionnées (Boule
et Bill, Les vaches voyageuses, Le potiron de Madame Potier,
et deux plus anciens et bien moins colorés: The
Carrot Seed et The Happy Egg), l'appareil produisait
500 enregistrements à la seconde. Même en
ramenant cela à à 4-5 enregistrements par
seconde –les moments d'immobilisation de l'œil–
ils se sont retrouvés avec une montagne de données
à dépouiller –"un véritable travail de moine!"

Images et narration en tête
Contrairement à la croyance qui prévaut
en matière d'apprentissage de la lecture, les enfants
évitent l'écrit pour aller chercher l'information
pertinente pour eux. Et à la plus grande surprise
des chercheurs, les différents arrangements des
livres n'influencent pas l'attention des enfants. "Même
la lettre majuscule en "peau de vache" de l'ouvrage Les
vaches voyageuses ne retient l'attention des enfants
que pendant 2-3 pages. Et cela vaut pour les bulles de
texte de la BD qu'ils savent éviter", rapporte le chercheur.

L'autre découverte concerne la narration.
Les enfants sont très attentifs à ce que
leur parent, ou leur gardienne, raconte tout en tournant
les pages devant leurs yeux. Jusqu'aux petits détails
! Pour le vérifier, les chercheurs ont changé
la narration d'une image du livre Les vaches voyageuses.
Dans la première version, les vaches embarquées
dans un train commentaient la pollution des transports.
Les enfants ont regardé attentivement le train
et la fumée qui s'échappait de la cheminée.
La seconde version mettait l'accent sur la taille minuscule
d'un petit bateau qui apparaissait dans un coin de l'image
alors que le train passait sur un pont. Les enfants ont
alors inspecté le navire avec beaucoup d'attention.
"Suivant la version de l'histoire, l'enfant va se concentrer
sur une partie ou une autre de l'illustration. Il porte
donc attention à ce que raconte le parent", souligne le psychologue.

Jean Saint-Aubin avance d'autres hypothèses. Cette interaction autour de la lecture favoriserait la capacité à comprendre ce qui est lu (compréhension orale), l'acquisition du vocabulaire et améliorerait l'attention. Des acquis importants pour l'apprentissage de la lecture.

Ces hypothèses sont actuellement vérifiées dans des études menées auprès de préscolaires et d'apprentis lecteurs.

Si le psychologue s'affirme agacé par la perpétuelle recommandation de lire aux enfants, il ne décrie pas pour autant cette activité. "Le développement de la compréhension, de l'attention et du vocabulaire ne sont pas des apprentissages mineurs. Lire des histoires aux enfants apporte beaucoup." Colorées, dynamiques ou monochromes, peu importe, les images racontent toutes les histoires du soir... aidées de la voix de maman, bien sûr.