Le triangle dysfonctionnel de l'information scientifique
(Agence Science-Presse) MUNICHUne même nouvelle scientifique publiée en Une des journaux aux États-Unis, mais au bas de la 4e page en Angleterre. Pourquoi cette différence? Cétait une mauvaise nouvelle pour les Américains, et une bonne pour les Britanniques!
Ethique journalistique sans balises
À 17 ans, journaliste pigiste pour l’hebdomadaire de sa région, Holger Womer s’est vu demander de couvrir une compétition d’athlétisme. Une compétition à laquelle il participait. Son équipe ayant perdu, il a choisi d'écrire que " c’est seulement parce que l’équipe locale avait commis une malheureuse faute qu’elle a perdu. "
Un acte face auquel un relationniste ne verrait pas de problèmes, mais inacceptable au sens de l'éthique journalistique, confesse Worner, aujourd'hui professeur de journalisme à l’Université de Dortmund en Allemagne. Il donnait cet exemple lors d'une table-ronde dans le cadre de l’Euroscience Open Forum qui avait lieu à Munich en juillet.
Michael Lang, journaliste radiophonique indépendant de Cologne, a raconté le cas suivant: un journaliste scientifique, employé permanent d'un journal, est invité par une compagnie pharmaceutique à animer une conférence réunissant plusieurs chercheurs. Peut-il accepter? S’il le fait, pourra-t-il, ensuite, interviewer un des chercheurs pour un article? James Cornell, président de l’International Science Writers Association, a souligné que même la participation à cette activité serait jugée inacceptable aux Etats-Unis.
Oliver Stohlmann, responsable des relations publiques de la compagnie pharmaceutique Pfizer pour l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, affirme qu’il est du devoir de la compagnie de respecter l’indépendance des journalistes. Interrogé par un participant qui connaissait un collègue invité à voyager en première classe pour se rendre à un événement de la compagnie, il a rétorqué que les journalistes reçoivent le même traitement que les employés de Pfizer. Dans ce cas, c'est la longueur de trajet qui déterminait le choix de la première classe. Par ailleurs, il affirme qu’il n’hésiterait pas à réinviter un journaliste même après qu’il ait écrit un article négatif.
Moins de la moitié des journalistes dans la salle ont déclaré avoir une entente avec leur rédacteur en chef sur les comportements éthiques. Et parmi les quelques rédacteurs en chef de la salle, aucun ne connaissait le Code de Lisbonne (document PDF). Adopté en 1989, il détermine ce qui est permis pour les journalistes et les relationnistes.
L’étude démontrait que la santé des adultes d’Angleterre était meilleure que celle des États-Unis (voir ce texte). Donnant cet exemple, le journaliste Clive Cookson du Financial Times de Londres le répète : les mauvaises nouvelles se vendent mieux.
Pas facile de trouver l’équilibre dans le traitement des nouvelles scientifiques, alors que les trois partenaires —les journalistes, les scientifiques et le public— s’imposent mutuellement des pressions, suivant leurs désirs. Le public veut du sensationnalisme, préfère les mauvaises nouvelles et confond souvent science et croyance. Le journaliste veut surtout publier avant son compétiteur et va prendre des raccourcis ou parler d’études qui n’ont pas passé les étapes de révision par les pairs.
Finalement, le scientifique, dans le but d’obtenir une meilleure couverture médiatique et plaire à ses bailleurs de fonds, pourra donner une importance exagérée à ses résultats. Il pourra même aller jusqu’à choisir des sujets de recherche plus spectaculaires et attrayants, au détriment d’autres plus pertinents. Toutes ces pressions finissent par affecter le lien de confiance qui devrait pourtant unir les parties dans le but d’une information critique et de qualité. Journalistes et scientifiques discutaient de cette situation à l’Euroscience Open Forum tenu à Munich en juillet.
La méconnaissance de la réalité et des besoins des autres, provoquent aussi des irritants. Un scientifique qui ne rappelle pas rapidement un journaliste le coince face à son heure de tombée. De même, les journalistes semblent oublier que les chercheurs sont avant tout dédiés à la science et ne sont pas à leur service exclusif.
Par exemple, la chercheure allemande Julia Fischer a été submergée d’appels après avoir rendu public ses résultats d’étude sur un chien, Rico, qui pouvait reconnaître plus de 250 mots, devenant ainsi le premier animal à accomplir un tel exploit. Une découverte surprenante, de la science solide, une belle histoire, un chien adorable à montrer; tout convergeait pour rendre le sujet attrayant.
Sauf que, alors que les scientifiques cherchent habituellement à attirer l’attention des médias, la chercheure de l’Université de Gottingen, elle, a pâti de ce trop-plein. Exit la recherche pendant plus de six semaines, elle ne faisait plus que des relations publiques.
Rick Weiss du Washington Post rappelle que les rédacteurs en chef ont un rôle à ne pas négliger dans ce triangle de méfiance. Ainsi, dans les récents débats sur le créationnisme et l’évolution, les responsables du journal plaçaient les nouvelles concernant les créationnistes en première page. Lorsque les journalistes scientifiques frustrés ont fait valoir que l’évolution n’avait pas la même visibilité, il se sont vus répondre que les informations sur l’évolution étaient reléguées aux pages scientifiques, " parce que ce n’étaient pas des nouvelles. "
Les scientifiques ne sont pas toujours blancs comme neige. Rick Weiss a fait sa petite enquête sur un article paru en première page du Washington Post, décrivant un médicament comme étant le premier à diminuer le cholestérol accumulé dans les artères. Il a constaté qu’en fait, c’était le sixième.
Les chercheurs étaient les premiers à avoir d’aussi bons résultats cliniques, mais les sixièmes à obtenir un médicament ayant cet effet.
Ils lui ont avoué avoir eu de la pression à jouer sur les mots: s’ils ne le faisaient pas, " une telle honnêteté ne (les) placerait pas en Une du journal. " Déjà que le public n'a pas une très bonne compréhension de la science, tout cela n'arrange pas les choses. Weiss rappelle qu’en 1999, 46% des Européens pensaient que la différence entre les tomates conventionnelles et celles modifiées génétiquement était que les deuxièmes étaient les seules à avoir des gènes.
Pressions sur les scientifiques, pressions sur les journalistes... La route vers un traitement et une compréhension justes de nouvelles scientifiques est parsemée d’embûches. Des journalistes plus critiques et attentifs aux données qui leur sont présentées ne seraient pas un luxe, tout comme des scientifiques plus capables de communiquer de manière compréhensible.


