Analyse
Qui a peur de manger?
(Agence Science-Presse) Nous sommes l’ami de la listériose. Elle nous aime beaucoup. Il y a de quoi : c’est notre mode de vie qui favorise sa multiplication, pour le plus grand malheur des dizaines de Canadiens qui ont été intoxiqués.
Chronologie des événements (Presse canadienne)
Chronologie 2008 de la politique d’inspection (Globe and Mail)
L'Agence canadienne d’inspection des aliments
La listeria Monocytogenes est présente dans le sol, la végétation et les selles des animaux et des humains. Nous pouvons en être porteurs sans en sentir d'effets. Comme d’autres bactéries responsables d’empoisonnements alimentaires, elle devient dangereuse lorsqu’un individu ou un animal ingère de la nourriture déjà contaminée.
Ce qui la rend toutefois tenace, c’est qu’elle peut survivre dans de la nourriture entreposée au frigo. Seule une cuisson appropriée peut alors l’éliminer. D’où les normes de salubrité très sévères qui entourent les usines, afin d’éliminer à la source toute trace de cette bactérie, avant qu’elle ne vous soit vendue.
La listériose est causée par une bactérie, la listeria, dûment connue et identifiée depuis 1926. Mais son retour à l’avant-scène ce mois-ci est un rappel : celui de notre vulnérabilité. Notre société moderne s’est appuyée sur un système d’approvisionnement en nourriture qui doit être rapide, efficace, capable de rejoindre des centaines de millions de personnes à la fois... et rentable. Eh bien aucun système ne peut être efficace à 100%, encore moins celui-là.
Depuis une semaine, les journaux canadiens bourdonnent d’opinions d’analystes pour qui les mécanismes de surveillance auraient failli à leur tâche. La compagnie Maple Leaf assurait ce jeudi, 28 août, qu’elle est seule responsable. L’Agence canadienne d’inspection des aliments assure que ses nouvelles normes de surveillance, depuis le printemps dernier, ne sont pas en cause —alors que les détracteurs disent que ses inspecteurs consacrent trop de temps à contrôler les contrôleurs de l’usine, plutôt qu’à mener eux-mêmes les contrôles.
Qui a raison, qui a tort? Une enquête le révélera peut-être. Sauf que dans un système où la rentabilité est l’objectif premier, il y a toujours un risque pour qu’un employé, un patron, un concierge, ne soit trop laxiste, un jour ou l’autre. Surtout quand une partie de la surveillance repose sur les épaules de l’entreprise elle-même.
Ça n’arrive pas souvent, mais quand ça arrive, on s’en souvient longtemps. Salmonelle, E. coli, listeria, et quoi d’autre? Vache folle, poulet à la dioxine, et quoi encore?
Certes, au milieu des nombreux reportages alarmistes qui vont continuer dans les jours qui viennent —d’autres décès vont inévitablement s’additionner, en raison des 30 à 70 jours qui constituent la période de « dormance » de la bactérie— il importe de rappeler un fait statistique : parmi tous ceux qui ont avalé une tranche de jambon abritant la bactérie, seule une minorité en sentira les effets, et parmi ceux qui en sentiront les effets, tous n’en mourront pas. Les personnes à risque sont celles dont le système immunitaire est plus faible, c’est-à-dire les personnes âgées et les jeunes enfants. En plus des femmes enceintes.
Autrement dit, un nombre de gens impossible à calculer a peut-être été infecté à la listériose ces dernières semaines et a cru avoir combattu un rhume ou une banale intoxication alimentaire. Si on pouvait connaître tous les chiffres —nombre de gens qui ont acheté un produit contaminé, nombre de gens malades— on se rendrait compte que le pourcentage réel de risque est beaucoup moins élevé que ce que laissent suggérer les reportages.
Mais voilà : ce pourcentage exact est impossible à connaître. Et notre amie la listériose continue de faire les manchettes.
Ça n’arrive pas souvent, mais quand ça arrive, on s’en souvient longtemps.
Pascal Lapointe
2 commentaires
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par Visiteur
il y a 3 années
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Voilà, j'ai l'impression de vivre un drame d'horreur en direct. On est en train de créer actuellement une nouvelle phobie...la peur de manger. C'est épouvantable que des gens meurent parce qu'ils mangent alors qu'il y a des gens qui ne mangent pas et qui meurent par milliers, et ceux-ci font partie de nos habitudes...on en parle peu; ils ne défraient pas la manchette.Les médias ont le devoir de nous informer et nous alarmer en quelque sorte, par contre, lorsque ce but est atteint et que l'état de panique s'est installé confortablement...comme la bactérie...alors les médias doivent rassurer la population avant que le drame d'horreur ne crée d'autres problèmes alimentaires...la peur de manger. J'ai une ado de 15 ans qui m'a demandé hier: est-ce que je vais être malade et est-ce que je vais mourir car j'ai mangé un sous-marin au Subway et il y avait du bacon dedans? |



Cette dépêche laisse entendre qu'une des cause de l'épidémie est la recherche de profit:
"[...] dans un système où la rentabilité est l’objectif premier, il y a toujours un risque pour qu’un employé, un patron, un concierge, ne soit trop laxiste, un jour ou l’autre. "
Pourtant, nos hôpitaux n'ont pas à être rentables, cela n'empêche pas un employé, un patron, un concierge, d'y être trop laxiste. Les infections nosocomiales ont fait combien de morts au Québec l'année dernière?
De plus, parce que Mapple Leaf est une entreprise privée, ses propriétaires (actionnaires) et administrateurs auront à payer très chère cette erreur, tant à la bourse que potentiellement devant les tribunaux.
Quelles sont les sanctions déjà contre les bureaucrates pour le délabrement des hôpitaux et pour les trop longues listes d'attente?
La recherche du profit n'est-elle pas plutôt un incitatif à bien faire pour les compagnies? Car pour être rentable, Mapple Leaf, comme ses concurrents, ne pourra pas se permettre avant longtemps un autre épisode de listeria.