Il est derrière la franchise de jeu d’ordinateur la plus vendue de tous les temps. Après cent millions de copies de cet univers où le joueur invente à son avatar virtuel une maison, un emploi, des amis et des amours, Will Wright lançait dernièrement un jeu qui se targue de fusionner génétique et évolution avec une expérience ludique. De The Sims à Spore, divertissement électronique et science se conjuguent-ils au présent… ou à l’imparfait?

L’Agence Science Presse a observé la perception du jeu chez différents joueurs. Jonathan est un artiste: la biologie et autres chimies remontent au secondaire. Son ami, Jonathan, est informaticien: ses notions de biologie lui viennent du cégep. Alors que Valérie détient un bac en écologie et est aujourd’hui naturaliste et animatrice scientifique, Mélanie détient une maîtrise en écologie et comportement animal.

Un premier choix confronte les joueurs: herbivore ou carnivore. Leurs animaux-cellules se promènent et grossissent en mangeant – et en évitant d’être dévorés – dans un océan grouillant. « Ça commence mal… ils représentent mal la cellule », dit Valérie d’emblée. Des unicellulaires avec des yeux et une bouche ne convainquent pas la biologiste. Le premier stade de Spore se rapproche plus exactement des protozoaires, les animaux multicellulaires minuscules. Amusés, ils poursuivent et les voilà qui atteignent le deuxième niveau : la terre ferme.

Jonathan trouve que l’évolution entre l’eau et le plancher des vaches s’est fait à une vitesse fulgurante. En effet, tout stade entre l’unicellulaire et le carnivore terrestre est éliminé. Pour « évoluer », la bibitte créée par chacun des joueurs ramasse de nouveaux caractères – pattes, nez, plumes – dans des carcasses et en obtenant des points ADN – en charmant une autre espèce, par exemple. Lors de l’accouplement, l’animal se retrouve dans un atelier où selon les points et les caractères accumulés, il peut changer d’apparence. Nos deux biologistes, Mélanie et Valérie, expliquent qu’« il n’y a aucune pression de sélection. Qu’on soit gros ou petit, rouge ou vert fluo, ça ne vaut pas la peine, il n’y a pas de différence. Et, d’une fois à l’autre, la bibitte peut passer de petite poule à T-Rex si on le veut! » « Les carnivores, même si l’on met leurs yeux en avant, ça ne change rien, alors que ça a des raisons évolutives », poursuit Mélanie. Bref, tout est sélectionné par la fantaisie du joueur, et le hasard, moteur de l’évolution, est évacué.

Will Wright connaît les réserves des scientifiques sur la représentation de l’évolution dans Spore. Pourtant, il affirme qu’« au début de la conception, les travaux de biologistes comme Richard Dawkins et Edward Wilson m’ont stimulé». En entrevue au New York Times peut avant la sortie officielle du jeu, il expliquait qu’il voulait montrer les grandes lignes de l’évolution, mais pas faire attendre le joueur « des millions d’années pour que quelque chose se passe ». « J’ai rencontré plusieurs scientifiques, leur a-t-il confié, mais tu découvres beaucoup de choses et dois décider quelle 20 % serait cool et amusant dans un jeu. »

Après quelques heures devant leurs écrans, ce n’était pas tant les différents détails que la vision d’ensemble qui titillait les cobayes de ce test. « Ça montre une évolution dirigée vers le cerveau. Ça renforce la fausse croyance que l’évolution est dirigée et qu’elle tend vers une forme supérieure, l’humain », a résumé Valérie. « Tout Québécois qui a complété son secondaire possède les bases suffisantes pour comprendre que ça ne fonctionne pas », a complété Jonathan, dont la bibitte devenue un féroce carnivore se tenait prête à diriger une civilisation.

La science de l’évolution a profité du jeu et de l’informatique qui lui ont permis de créer des simulations cruciales. Aujourd’hui, les jeux veulent s’inspirer de la science. Même sur Facebook, on peut afficher sur son profil une petite application, Evarium, où des unicellulaires stylisés en forme de fleurs se reproduisent et évoluent. C’est le chercheur Ralph Haygood, de l’Université de Duke, qui en a eu l’idée.

Si Spore n’est même pas une vague métaphore de l’évolution, il apparaît de source sûre qu’une certaine biologiste fort critique s’y amuse malgré tout depuis plusieurs semaines…

Exergue: Au commencement était une météorite qui s’écrasa dans l’océan d’une planète propice à la vie, raconte Spore. Dès lors, la vie sous forme unicellulaire apparaît.