Al Gore contre Paris Hilton
(Agence Science-Presse) Al Gore a peut-être une dent contre les vedettes du spectacle, mais il sait s’en servir à son avantage. Son discours très attendu devant la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques lui a valu un regain d’attention sur Internet... parce qu’il a cité Paris Hilton.
Un rappel : le Protocole de Kyoto fixe pour objectif, d’ici 2012, une réduction des gaz à effet de serre (GES) de 5% par rapport à leur niveau de 1990. À l’échelle planétaire, ces gaz ont plutôt augmenté de 28%.
La bonne nouvelle, c’est que certains pays s’en sortent mieux : en 2006, selon les chiffres de l’ONU, 16 des 38 pays signataires de Kyoto étaient en bonne voie d’atteindre leurs objectifs de réduction des GES. Mieux encore, si on ne prend en compte que les 38 signataires, plutôt que l’ensemble de la planète, la réduction serait, pour l’instant, de 17% sous le niveau de 1990. Toutefois, l’essentiel de cette réduction provient de l’ex-Union soviétique et des anciens pays de son Bloc de l’Est, dont la dégringolade économique des années 1990 a conduit à des réductions... involontaires. Réductions qu’ils sont en train de « rattraper » depuis le début des années 2000.
Le discours d’Al Gore sur YouTube
A lire aussi:
Et si Kyoto était en-dessous de la vérité? (9 mai 2008)
Et s’ils abandonnaient Kyoto (15 mai 2006)
« Le système politique du monde développé est devenu sclérosé. Nous devons surmonter la paralysie qui nous a empêché d’agir et nous concentrer fermement sur cette crise plutôt que de consacrer autant de temps à O.J. Simpson, Paris Hilton et Anna Nicole Smith. »
Le sujet de son discours n’était évidemment pas le star-system, mais son appel à l’action avait pour but de secouer des délégués fatigués ou déprimés, au moment où les bilans de la conférence de Poznan se faisaient plutôt moroses.
« Les politiciens ne saisissent pas le message », titrait par exemple le New Scientist en donnant la parole à des scientifiques comme le Français Philippe Ciais pour qui « même si nous arrêtions la croissance des émissions [de gaz à effet de serre] aujourd’hui, le monde se réchaufferait malgré tout de deux degrés —et plus, en certains endroits. Il est trop tard pour l’empêcher. »
Depuis deux ans, Gore est donc devenu le promoteur le plus connu au monde d’une réduction radicale des gaz à effet de serre : pas juste les cibles du Protocole de Kyoto, mais bien davantage. À cette fin, il en appelle à des investissements massifs (lire Un plan vert de 1500 milliards$), sur 10 à 15 ans, et invoque les arguments scientifiques les plus récents (les discours politiques sont souvent appuyés sur les arguments scientifiques des années 1990) pour insister sur le fait que la Terre se réchauffe plus vite que prévu et que les points de non-retour sont manifestement plus près que nous ne l’imaginions il y a 11 ans, lorsque le Protocole de Kyoto a été signé.
Mais Gore a également assez d’expérience avec les médias pour savoir que, face aux vedettes-à-la-Paris-Hilton, il ne pèse pas lourd : en octobre 2007, auréolé de son récent Prix Nobel —et du statut de futur candidat à la présidence que lui attribuaient, à tort, les journalistes— il avait organisé une conférence de presse pour mousser une nouvelle étude scientifique sur la fonte accélérée des glaces du Pôle Nord. Les médias avaient effectivement été nombreux à couvrir l’événement... mais le lendemain, à la Une, son événement avait été évincé par... Britney Spears.
En attendant, son discours de samedi dernier aura redonné un peu d’espoir à ceux qui quittaient Poznan... et l’aura bien davantage fait grimper dans Google que s’il n’avait pas cité de vedettes:
« Dans cet affrontement entre nos espoirs de succès et les doutes qui compliquent constamment cette tâche, nous devons en appeler aux peuples du monde pour qu’ils parlent plus fermement, qu’ils mettent tout leur poids dans la balance face aux chefs d’État. La vérité, c’est que les objectifs que nous nous fixons sont incroyablement difficiles, et que même un objectif de 450 parties par million, qui semble difficile aujourd’hui, est inadéquat. Nous devrons bientôt renforcer cet objectif vers 350 parties par million... Mais rappelons-nous que les premiers pas d’un processus pour atteindre 450 parties par million ou 350 parties par million sont les mêmes, et nous savons d’expérience qu’une fois commencé le processus de changement, une fois que le momentum se déplace, une fois les décisions prises, la tâche devient souvent plus facile. Lorsque nous commencerons ces changements, nous verrons qu’ils renforcent en fait nos économies, qu’ils créent des millions de nouveaux emplois, et qu’ils améliorent nos conditions de vie.
À ceux qui ont peur... J’affirme que ça peut être fait. Ça doit être fait. Achevons ce processus à Copenhague. Ne relâchons pas la pression. Assurons-nous que ça soit un succès. Parce qu’ultimement, ce n’est pas vraiment une question politique. C’est, bien sûr, une question morale, et même spirituelle, quelle que soit la signification que vous donniez à ce mot... C’est, pour le dire simplement, une question de ce qui est bien contre ce qui est mal... C’est mal, pour cette génération, de détruire ce qui rend cette planète habitable et de ruiner les perspectives de toutes les générations futures. Cette prise de conscience doit être notre guide. »
Pascal Lapointe

