La recherche scientifique: audace ou conservatisme?
(Agence Science-Presse) En 2011, les héritiers d'Einstein se font rares. De moins en moins d'étudiants au doctorat osent jouer d'audace dans le seul but de faire avancer la science. Tout coûte cher, surtout la recherche scientifique.
Bar des sciences du 17 novembre 2011
Dans quelles conditions les idées scientifiques en rupture avec les théories dominantes sont-elles acceptées?
L’organisation actuelle de la recherche, son mode d’évaluation et de financement, encouragent-ils l’effervescence intellectuelle et la liberté d’esprit nécessaires à l’émergence d’une véritable pensée novatrice? Avons-nous encore la culture du risque?
Avec la participation de:
- Gilles Brassard, professeur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal.
- Yves Gingras, Professeur au Département d’histoire de l’UQAM et titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences.
- Claude Hillaire-Marcel, professeur au Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère de l'UQAM et fondateur du GÉOTOP.
- Louis Taillefer, professeur au Département de physique de l’Université de Sherbrooke.
Animé par Luc Dupont, journaliste scientifique.
C'est l’un des constats qui est ressorti du récent bar des sciences La recherche scientifique: quelle place pour l’audace?, organisé par le Cœur des sciences de l’UQAM, où quatre chercheurs, Gilles Brassard, Louis Taillefer, Yves Gingras et Claude Hillaire-Marcel, ont débattu de la question.
«Aujourd'hui, pour être véritablement audacieux, il faut attendre d'être établi avant de sortir un joker de sa poche», assure Yves Gingras qui dirige la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences à l'UQAM. Il constate que le manque de soutien financier freine énormément les jeunes chercheurs désireux d'innover. Il pointe du doigt le Conseil de recherches en sciences naturelles et génie (CRSNG) qui ne réserve que le tiers de son budget pour la recherche. Si le reste va ailleurs, précise-t-il, les recherches financées sont forcément celles considérées comme des valeurs sûres. «Statistiquement, ce n'est donc pas l'audace qui ressort.»
Or, le matériel technologique nécessaire à la recherche est de plus en plus coûteux, fait remarquer de son côté le géologue Claude Hillaire-Marcel et fondateur du Centre de recherche en géochimie et géodynamique (GÉOTOP). «Et les organismes subventionnaires ne font pas partie des mécènes. Le frein est là. Dans le domaine des sciences naturelles, c'est le problème actuel. La vraie recherche audacieuse reste le fait d'une minorité.»
Du côté de la recherche en sciences fondamentales, le physicien Louis Taillefer affirme que le soutien financier s’avère meilleur grâce entre autres à l'Institut canadien des recherches avancées (ICRA), un institut privé, dont il est aussi le directeur. «L’ICRA fonctionne avec des dons et son avenir est florissant au Canada.» Il pose aussi un regard nuancé sur ses «jeunes» étudiants au doctorat à l'Université de Sherbrooke. «Ils ont l'audace naturelle de foncer», dit-il, en ajoutant qu'ils ont moins l'audace (ou le cran) de remettre en question les idées établies.
Malgré ce constat un peu sombre sur l'état de la recherche actuelle, les quatre scientifiques insistent tout de même sur l'importance de l'audace. «Si l'on veut faire quelque chose d'important, il n'y a de la place que pour l'audace», soutient Gilles Brassard, en rappelant qu'Einstein a dû lui-même faire publier les résultats de quatre recherches avant d'être reconnu. Le genre d'audace qui lui a été payante puisque chaque fois qu'il a présenté son système de cartographie devant ses pairs, sa recherche a été rejetée... sauf lorsqu'elle a été publiée dans un magazine de recherche. Depuis, il est reconnu comme un pionnier de l'informatique quantique. «Le risque de faire quelque chose qui ne mène nulle part, c'est le prix à payer pour un jour faire quelque chose d'important.»
4 commentaires
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par Yves Gingras
il y a 19 semaines
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Je continue à penser que les commentaires sur les blogs sont une perte de temps et que la plupart relèvent davantage des conversations privées et peu structurées autour d’une bière ou d’un verre de vin que d’une discussion publique rationnelle et informée. Mais le hasard m’ayant amené à lire le commentaire de madame Piron sur le bar des sciences – auquel j’ai participé – je ne peux laisser ce genre de critique sans réponse. Laissons de côté le jeunisme implicite et la logique du ressentiment et notons qu’en fait des « jeunes chercheurs » étaient présents dans la salle et sont intervenus! Aussi : les 3 scientifiques présents sont des personnes qui ont vraiment innové dans leur domaine et qui peuvent donc en parler avec expérience c’est-à-dire au-delà du bla bla abstrait ou généreux et général, fondé sur les seules opinions personnelles ou le discours ambiant sur la « crise » de ceci et de cela. Enfin on se demande d’où vient l’idée saugrenue que les participants ont « critiqué le manque d'audace des jeunes »? La journaliste n’a pas écrit cela dans son papier car cela n’a été dit par personne! Quant à aborder aussi toutes les autres questions suggérés par madame Piron, faut-il rappeler qu’un minimum de cohérence communicationnelle exige de poser une question à la fois pour permettre une discussion cohérente et éviter la cacophonie et le mélange de tout avec tout? Surtout dans un bar… Enfin si le mot « crise » – facile et cliché – n’a peut-être pas été utilisé (et tant mieux!) les contraintes institutionnelles auxquelles doivent faire face les jeunes chercheurs, ont au contraire été discutées amplement sur la base d’exemples et de chiffres concrets. Quant au commentaire bref de « Carl_Dave » sur le fait que les personnes « cherchent des fonds » il montre une fois de plus comment ces blogs peuvent servir de défouloir à des personnes n’ayant rien à dire ou incapables d’argumenter rationnellement. |
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par Florence Piron
il y a 26 semaines
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Je suis déçue de ce que ce compte rendu rapporte. Ces chercheurs eux-mêmes sont-ils audacieux dans leur analyse de la situation? Pas certain... Pourquoi les organisateurs n'ont-ils pas invité de jeunes chercheurs pour leur demander ce qu'ils en pensent? Pourquoi inviter toujours des chercheurs (hommes) établis qui vont évidemment avoir tendance à critiquer le manque d'audace des jeunes - tendance séculaire? Et surtout pourquoi ne pas aborder en même temps que la question de l'audace celles des exigences universitaires aux jeunes chercheurs (imposées par les chercheurs établis), de la crise des universités, de la crise de l'innovation en général, les échecs de l'économie du savoir et de son hypocrite 'capital de risques", etc.? J'aime encore mieux l'analyse que le mathématicien Alexandre Grothendieck faisait de la question... |
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par Carl-Dave
il y a 26 semaines
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Bien d'accords avec toi, s'il ne l'ont pas fait, peut-être comme dit cette article, ils cherchaient eux aussi à avoir des fonds..! ;) |
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Bonjour,
Après en avoir été informé par M. Gingras, me voilà moi aussi amené à lire ce compte rendu de Reine Côté concernant le Bar des sciences du 17 novembre dernier, pas trop mal placé pour en parler : c'est moi qui l'animais. Ma réaction est aussi celle d'un journaliste (que je suis) lisant le papier d'une consoeur (comme il m'arrive parfois de lire les papiers de collègues au sujet d'événements que j'ai aussi couverts.)
Je lis sous votre plume le compte-rendu d'un débat où l'aspect économique des choses domine, alors que la discussion réelle fut nettement plus équilibrée, équilibrée en ce sens que nous avons aussi parlé des démarches vachement audacieuses qui furent celles de monsieur Brassard surtout, un des pionniers mondiaux de l'informatique quantiques, de monsieur Taillefer également, à l'origine de développements marquants en supraconductivité. Si je ne me trompe, seul M Hilaire-Marcel a fondé véritablement son propos sur les limitations économiques à l'audace, appuyé en cela par l'historien Gingras, et dans son cas, fort bien documenté, chiffres et noms à l'appui.
De nos jours, le discours économiste est partout et souvent les journalistes épousent cet "air du temps", peignent le monde en monochromie, taisant bien des aspects des événements qui n'entrent pas dans cet étroit créneau.
En animant cet événement, je m'étais fait fort de pallier cette monochromie, je m'étais fait fort de favoriser l'expression de discours minoritaires - ceux de l'intuition, de l'Imagination et de l'audace en recherche. Et je crois bien que les 170 personnes présentes ont aimé qu'on redonne à la réalité (ici la recherche scientifique) toutes ses dimensions.