En 2011, les héritiers d'Einstein se font rares. De moins en moins d'étudiants au doctorat osent jouer d'audace dans le seul but de faire avancer la science. Tout coûte cher, surtout la recherche scientifique.

C'est l’un des constats qui est ressorti du récent bar des sciences La recherche scientifique: quelle place pour l’audace ?, organisé par le Cœur des sciences de l’UQAM, où quatre chercheurs, Gilles Brassard, Louis Taillefer, Yves Gingras et Claude Hillaire-Marcel, ont débattu de la question.

«Aujourd'hui, pour être véritablement audacieux, il faut attendre d'être établi avant de sortir un joker de sa poche», assure Yves Gingras qui dirige la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences à l'UQAM. Il constate que le manque de soutien financier freine énormément les jeunes chercheurs désireux d'innover. Il pointe du doigt le Conseil de recherches en sciences naturelles et génie (CRSNG) qui ne réserve que le tiers de son budget pour la recherche. Si le reste va ailleurs, précise-t-il, les recherches financées sont forcément celles considérées comme des valeurs sûres. «Statistiquement, ce n'est donc pas l'audace qui ressort.»

Or, le matériel technologique nécessaire à la recherche est de plus en plus coûteux, fait remarquer de son côté le géologue Claude Hillaire-Marcel et fondateur du Centre de recherche en géochimie et géodynamique (GÉOTOP). «Et les organismes subventionnaires ne font pas partie des mécènes. Le frein est là. Dans le domaine des sciences naturelles, c'est le problème actuel. La vraie recherche audacieuse reste le fait d'une minorité.»

Du côté de la recherche en sciences fondamentales, le physicien Louis Taillefer affirme que le soutien financier s’avère meilleur grâce entre autres à l'Institut canadien des recherches avancées (ICRA), un institut privé, dont il est aussi le directeur. «L’ICRA fonctionne avec des dons et son avenir est florissant au Canada.» Il pose aussi un regard nuancé sur ses «jeunes» étudiants au doctorat à l'Université de Sherbrooke. «Ils ont l'audace naturelle de foncer», dit-il, en ajoutant qu'ils ont moins l'audace (ou le cran) de remettre en question les idées établies.

Malgré ce constat un peu sombre sur l'état de la recherche actuelle, les quatre scientifiques insistent tout de même sur l'importance de l'audace. «Si l'on veut faire quelque chose d'important, il n'y a de la place que pour l'audace», soutient Gilles Brassard, en rappelant qu'Einstein a dû lui-même faire publier les résultats de quatre recherches avant d'être reconnu. Le genre d'audace qui lui a été payante puisque chaque fois qu'il a présenté son système de cartographie devant ses pairs, sa recherche a été rejetée... sauf lorsqu'elle a été publiée dans un magazine de recherche. Depuis, il est reconnu comme un pionnier de l'informatique quantique. «Le risque de faire quelque chose qui ne mène nulle part, c'est le prix à payer pour un jour faire quelque chose d'important.»