Il y a beaucoup de débats dans le monde des économistes, mais ceux-ci percent rarement au-delà de leur monde. Rare exception: le mois dernier, la découverte par un étudiant de l'université du Massachusetts d'une erreur dans un tableau Excel, qui remettait en cause la thèse de l’austérité. L’occasion d’une plongée dans le monde des «autres économistes».

C’est qu’avec cette erreur, la sacro-sainte rigueur promulguée par les experts du Fonds monétaire international en a pris pour son rhume, tandis que leurs plus virulents critiques, dont font partie les chercheurs de l’Université du Massachusetts à Amherst, ont gagné en légitimité. Il a fallu 20 jours aux deux auteurs responsables de l’erreur Excel pour reconnaître leur erreur, le 5 mai.

Ces «autres économistes» sont souvent nommés «hétérodoxes». Leurs désaccords avec la majorité de leurs collègues ne sont pas la seule chose qui les unisse, d'après Marc Lavoie, chercheur en économie de l'Université d'Ottawa. «Il existe de nombreux courants parmi les économistes hétérodoxes, mais la plupart se rejoignent sur cinq critères fondamentaux», explique-t-il. Le plus important des critères, selon lui, est que «pour nous, l'économie n'est pas une science exacte, alors que les orthodoxes ont tendance à tout formaliser de façon très précise, même à partir de thèses complètement fausses», lance-t-il d'un ton mi-sérieux, mi-blagueur.

Plus sérieusement, les économistes hétérodoxes ont tendance à regarder la société comme un ensemble, divisé en groupes sociaux (ou classes, pour les plus marxistes) et traversé d'intérêts différents. Ils reprochent donc à leurs collègues orthodoxes de passer à côté de certaines questions à force de ne considérer la société qu’en terme d’individus.

Par exemple, dans les années 30, le célèbre économiste John Maynard Keynes formule le paradoxe de l'épargne: nous avons individuellement intérêt à faire des économies, surtout en temps de crise économique; mais si toute la société laisse son argent à la banque, l'économie ne pourra pas fonctionner, et nous sombrerons dans une crise encore plus grave. «La plupart des économistes orthodoxes passent à côté de ce problème, parce que leurs travaux partent presque toujours du cas d'un individu» à partir duquel ils généralisent, selon Marc Lavoie.

Une seconde différence, c'est que la plupart des hétérodoxes ont une confiance très limitée dans le marché libre. Politiquement, ils auraient plutôt une préférence pour la régulation... Est-ce à dire qu'hétérodoxe est synonyme d'économiste «de gauche»? Oui et non. Certains classés à gauche, comme Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, auraient plutôt des méthodes orthodoxes. «Pourtant, ils arrivent aux mêmes conclusions que nous, ils sont en quelque sorte des « orthodoxes dissidents » », résume Marc Lavoie. À l'inverse, les économistes dits «néo-autrichiens», inspirés de Friedrich Hayek, sont parfois classés parmi les hétérodoxes, mais arrivent à des conclusions favorables au néo-libéralisme.

Bref, ce n'est pas la diversité qui manque chez les économistes et pourtant, on entend très rarement parler des voix dissidentes qui relèvent les impasses dans lesquelles ont mené les théories majoritaires.

Le chercheur d'Ottawa met en cause l'hyper-spécialisation des chercheurs: «mes collègues orthodoxes me disent toujours qu'ils ont beaucoup de mal à lire mes articles, alors que ça me paraît bien plus simple que leurs textes remplis de formules mathématiques!» Cette incompréhension, à laquelle s'est ajoutée une certaine dérive idéologique à partir des années 80, aurait mené à la marginalisation progressive des hétérodoxes. Le tableau que trace Marc Lavoie est assez inquiétant : « au Québec, il n'y avait qu'à McGill qu'il y avait des économistes hétérodoxes et maintenant il n'y en a plus du tout. Et il y a quelques années, en recommençant à enseigner, j'ai découvert que le paradoxe de l'épargne avait tout bonnement disparu de nos manuels universitaires ! »

En fait, il semble que le Brésil soit le dernier pays à avoir de nombreux keynésiens et marxistes dans ses universités. En France, l'Association française d'économie politique se bat contre l'exclusion progressive de ses membres des universités. Pourtant, à une époque où les politiques d'austérité se révèlent d’une efficacité limitée, développer d'autres regards économiques apparaît vital, si on veut de meilleures politiques.