Quelques titres ont pu laisser croire ces dernières semaines qu’on avait mis la main au collet de chercheurs corrompus, «achetés» par l’industrie pour produire des recherches favorables aux OGM. En réalité, les sommes dont il était question étaient non seulement minimes, mais concernaient la vulgarisation et non la recherche.

 

L’agitation passée, deux questions restent toutefois en l’air :

 

  • ces chercheurs ont-ils été naïfs, en refusant de considérer que ces accointances avec l’industrie pouvaient elles aussi être considérées comme des conflits d’intérêts?
  • assistera-t-on à un recul des efforts pour faire sortir les chercheurs de leur tour d’ivoire, ceux-ci craignant désormais de voir leurs courriels personnels se retourner contre eux ?

 

Pour le biologiste Kevin Folta, de l’Université de Floride, devenu le mois dernier la tête de Turc des militants anti-OGM à cause d’un chèque de Monsanto, la leçon est claire: bien qu’il ne s’agisse pas à ses yeux d’un conflit d’intérêts, parce que l’argent était destiné à son université et non à lui, il aurait fallu jouer la carte de la transparence la plus complète. Son erreur, dit-il, a été de sous-estimer la perception négative de cette compagnie dans le public.

Pour la généticienne Alison Van Eenennaam, de l'Université de Californie, dont quelques courriels ont aussi été dévoilés, cette histoire laisse un goût amer, au point de remettre en question son implication sociale:

 

Je me suis sérieusement demandé si je veux continuer de vulgariser la question controversée des biotechnologies... Si Kevin [Folta] n’avait jamais parlé en public, il ne serait pas l’objet de ces attaques personnelles ou de ces commentaires sur sa mère décédée ou de ces menaces sur sa personne... Serait-il plus pragmatique de ne parler que de méthodes de reproduction non controversées pour éviter de devenir une cible? Y a-t-il des congrès auxquels je ne devrais pas aller? Y a-t-il des industries auxquelles je ne devrais pas parler, et comment déterminer lesquelles? Devrais-je continuer le risque d’interagir avec des journalistes?

 

Retour en arrière

Cette histoire a commencé en février, lorsqu’une association américaine anti-OGM appelée US Right to Know (USRTK), créée le mois précédent, a déposé une demande d’accès à l’information ciblant 14 chercheurs universitaires en biotechnologies (la demande a plus tard été élargie à 40 chercheurs). Ce qui était demandé: toute correspondance de ces chercheurs avec, ou à propos de, 36 compagnies ou organismes, entre 2012 et maintenant.

Les documents obtenus ont commencé à être publiés le mois dernier: un reportage est paru dans Nature le 6 août; accusations et contre-accusations sur le concept de conflit d’intérêts ont suivi. L’Union of Concerned Scientists a défendu la nécessité d’une transparence, tout en dénonçant cette forme inédite de harcèlement des scientifiques. Le New York Times en a fait un article à sa Une le 5 septembre (repris par Le Monde le 8).

En gros, on a appris que Monsanto a fait un don de 25 000$ à un programme de vulgarisation des biotechnologies de l’Université de Floride (Talking Biotech), créé par Kevin Folta, en plus d’avoir remboursé les dépenses de celui-ci lors de conférences à l’extérieur de la Floride. En fait, toutes les dépenses mentionnées par le Times concernent des frais de déplacement, de logement ou de repas pour des conférences devant des étudiants, des fermiers ou des politiciens. Aucun don pour des recherches ne ressort de ces courriels —il faut savoir que les dons pour la recherche, dans le secteur biomédical, doivent obligatoirement être déclarés par les chercheurs.

Devant la controverse, l’Université de Floride a annoncé le 27 août qu’elle verserait les 25 000$ à une banque alimentaire.

La défense de Kevin Folta, en août, a initialement été qu’il n’était pas tenu légalement de déclarer le don de 25 000$ —puisqu’il ne s’agissait pas de financement pour de la recherche— et encore moins les frais de déplacement. Dans le cas d’Alison Van Eenennaam, on est très loin des 25 000$ : elle fait état d’un billet d’avion de 518,53$ pour une conférence à Denver.

Des chercheurs ciblés pour leur opinion?

Le groupe US Right to Know avait commencé par cibler 14 chercheurs qui avaient écrit des textes favorables aux OGM sur le site GMO Answers (site commandité par l’industrie). Comment USRTK a-t-il ensuite ciblé les autres chercheurs? Gary Ruskin, qui a fait la demande d’accès à l’information au nom de USRTK, a déclaré avoir visé ceux qui ont fait des déclarations publiques favorables aux OGM lors du débat sur l’étiquetage en Californie.

Aucun chercheur ayant émis une opinion «défavorable» aux OGM n’a donc été ciblé. Le New York Times a eu l’idée de faire une demande d’accès à l’information similaire en visant des chercheurs qui ont fait état d’opinions favorables aux aliments biologiques. Déjà, quelques frais de déplacement remboursés par l’industrie du «bio» sont ressortis.

Défenseur de longue date de la transparence à travers son combat pour l’accès libre aux données, le biologiste Michael Eisen reconnaît, dans une interview au magazine Forbes , qu’il est important de faire comprendre au public les façons détournées par lesquelles l’industrie et les firmes de relations publiques essaient «d’utiliser des universitaires pour blanchir» leur message. Mais une loi d’accès à l’information, écrit-il, «ne blanchit pas tout ce qu’elle touche».

 

Ces outils peuvent être utilisés dans le cadre d’un effort pour réduire au silence la critique. Je pense que dans ce cas-ci, on a en plus abusé de cet outil parce que certaines des personnes rapportant cette histoire ont franchi la ligne entre révéler un conflit d’intérêts et démoniser une personne. Folta est un chercheur et éducateur de longue date qui est allé un peu trop près du troisième rail des questions d’agriculture (Monsanto), et n’a pas été entièrement candide sur cette relation... Mais son vrai crime a été qu’il a parlé pour les OGM.