Une discussion rationnelle à l’heure des réseaux sociaux, est-ce encore possible ? Pour les uns, c’est un flux ininterrompu de demi-vérités et de rumeurs invérifiables qui ne fait qu'empirer la situation. Pour les autres, le bruit représente un faible prix à payer pour offrir une liberté de parole élargie.

L’argument des sceptiques est résumé dans un éditorial du New Scientist :

Les inquiétudes quant au fait que la personnalisation d’Internet puisse créer des « bulles de filtrage », à l’intérieur desquelles les gens voient seulement ce qu’ils aiment voir, sont devenues réalité. Cela ne signigfie plus seulement des vérités agréables, mais aussi des mythes et des distorsions, propagées par des algorithmes qui fonctionnent en fonction de la popularité, pas de la véracité... Ainsi, la liberté de parole s’est métamorphosée en capacité de dire et de répandre n’importe quoi, même si c’est idiot ou dangereux.

Mais au-delà de ces arguments classiques, tout n’est pas aussi noir, écrit dans le Scientific American Deanna Kuhn, qui enseigne la psychologie et l’éducation à l’Université Columbia.

Je suis prudemment optimiste. Avec une bonne préparation et un peu d’aide, nous avons découvert que de jeunes adolescents sont prêts à s’engager avec leurs pairs dans les débats complexes du jour. De fait, un discours raisonné, en tant que pratique culturelle, peut fleurir seulement si les participants peuvent développer un ensemble d’habiletés intellectuelles et de valeurs intellectuelles. Il est important que nous les nourrissions.

Elle rappelle qu’une partie de cet enseignement doit se faire dès le plus jeune âge. Le citoyen doit en arriver à comprendre, littéralement, comment se construit la connaissance :

Tout au long, minimalement, de leurs 10 premières années, les enfants croient que nous connaissons le monde par observation directe — il suffit de regarder et la vérité se révèle d’elle-même. Dans les 10 années suivantes, la découverte que même les affirmations de présumés experts peuvent différer conduit à un virage radical... Les connaissances, jadis entièrement objectives, sont dès lors traitées comme entièrement subjectives — crois en tout ce que tu veux.

Seule une minorité continue jusqu’à la troisième position épistémologique, où les dimensions objectives et subjectives du savoir sont coordonnées et où le savoir consiste en des jugements posés à l’intérieur d’un cadre d’alternatives et de preuves, et exprimés sur la base de notre meilleure compréhension du moment, quoique toujours sujette à changements.

Comment amener un plus grand nombre de gens à franchir ce dernier pas et à dépasser le stade du « crois en tout ce que tu veux » ? Par cet apprentissage de la façon dont se construit la connaissance, insiste Deanna Kuhn : il faut d’une part insister sur la différence « entre une explication et une preuve ». En d’autres termes, faire comprendre que ce n’est pas parce qu’une explication semble plausible qu’elle constitue une preuve. Et il faut d’autre part travailler à réfuter ce qu’elle appelle « la réflexion de la cause unique ». C’est-à-dire la tentation qu’ont un grand nombre de gens d’attribuer à un phénomène complexe une cause unique : facteur qui, à lui seul, met souvent fin à toute possibilité de débat.

Si une cause unique est vue comme suffisante pour porter le fardeau de l’explication, des causes alternatives seront vues comme contradictoires. C’est ma raison qui est la bonne, ou bien c’est la tienne. Un composant affectif fait son entrée et le raisonnement devient motivé par l’allégeance.

À ceux qui seraient tentés de baisser les bras devant une telle tâche d’éducation du public, l’éditorial du New Scientist offre lui aussi un message optimiste.

Nous sommes déjà passés par là. Lorsque l’imprimerie est devenue largement disponible dans les années 1600, on a assisté à une explosion des pamphlétaires : des publications bon marché, rudimentaires, dénonçant le social et le politique en des termes vitrioliques et calomnieux.

Une mission pour les vulgarisateurs du XXIe siècle ?