Vous rêvez de gagner un Nobel ? Si vous êtes géologue, océanographe, climatologue ou botaniste, oubliez ça : vous n’avez pas choisi la bonne piste. En revanche, si vous aimez la biologie, vous pourriez gagner le Nobel... de chimie.

Pourquoi les géologues ne gagneront jamais un Nobel

L’une des plus grandes percées scientifiques du début du XXe siècle ? La découverte de la dérive des continents. Le problème, c’est que la géologie a commencé à faire ses bonds de géants... après la création des Prix Nobel. La science a changé, mais la Fondation Nobel est restée ancrée dans le XIXe siècle.

Le journaliste et auteur Gabriel Popkin a profité de « la semaine Nobel » pour publier une sévère critique dans le New York Times :

Les forêts et les océans sont essentiels pour rendre la planète hospitalière. Pourtant, il n’existe aucun Nobel qu’un chercheur des forêts ou des océans pourrait même rêver de gagner.

Certains allèguent que les disciplines du Nobel sont encore les sciences « pures » et qu’en tant que telles, elles méritent une reconnaissance spéciale. Mais plusieurs scientifiques et même des lauréats du Nobel vous diront que la science la plus importante et la plus excitante se fait surtout aux frontières de ces disciplines traditionnelles ou à l’intérieur de celles qui n’ont pas de prix dédié.

Les mathématiciens en ont pris leur parti, considérant que leur Médaille Fields est « le Nobel des mathématiques ». D’autres disciplines en appellent depuis longtemps à une réforme des Nobel. Une dizaine de scientifiques, réunis par le New Scientist en 2009, dont l’épidémiologiste Larry Brilliant, recommandaient par exemple l’instauration de Nobel pour l’environnement et la santé publique, en plus d’une réforme du prix de médecine pour qu’il englobe plus clairement les sciences de la vie — donc, la génétique.

L’informatique et la neurologie sont deux autres de ces disciplines qui ont explosé dans les 30 dernières années, mais qui sont absentes. À l’instar des sciences du comportement en général, poursuit Gabriel Popkin :

Les projecteurs étroits des Nobel créent un univers scientifique à deux vitesses, où seulement des disciplines choisies ont accès à un processus publicitaire d’une puissance unique en son genre. Les lauréats obtiennent une visibilité médiatique et un statut professionnel sans égal en science.

À l’heure où la planète entière prend conscience de l’importance de protéger l’environnement — une autre réalité étrangère au XIXe siècle — on peut rêver de percées majeures sur les écosystèmes, l’atmosphère ou les espèces menacées, qui auraient grandement bénéficié du statut d’un Nobel.

Que fait la chimie en biologie ?

Les trois gagnants du Nobel de chimie 2016 ne sont pas étrangers à cette controverse. Leur travail est enraciné dans la biologie, bien loin de la chimie telle qu'on l'imaginait en 1905. Jean-Pierre Sauvage (université de Strasbourg), J. Fraser Stoddart (université Northwestern, dans l'Illinois) et Bernard L. Feringa (université de Groningue, aux Pays-Bas), sont derrière la création, depuis les années 1980, de « moteurs moléculaires » : de microscopiques machines imitant les cellules vivantes et qui se mettent en mouvement grâce à un signal tel que la lumière ou le changement de température. On expérimente à présent des applications en médecine et en informatique.

« L’invasion » du Nobel de chimie par la biologie aurait été encore plus frappante si les parieurs avaient eu raison — ils ont eu tout faux pendant toute la semaine. Parce que la favorite pour l’emporter était la percée scientifique appelée CRISPR. Or, CRISPR — technologie de manipulation des gènes — ce sont des sciences de la vie davantage que de la chimie. Rien que dans la dernière décennie, le Nobel de chimie a pigé dans la biologie en 2012 (protéine G), 2010 (catalyse), 2009 (ribosome) et 2008 (protéine fluo).

Et les femmes ?

Si les Nobel veulent s’ancrer dans le XXIe siècle, ils vont devoir aussi faire quelque chose pour cette disparité entre hommes et femmes. Sur les sept scientifiques nobélisés cette année, pas une seule femme. Ce qui, statistiquement, n’est pas étonnant : entre médecine, chimie et physique, la proportion des gagnantes est de moins de 3 %.