Transgenre, foetus, diversité, vulnérable, entitlement (droit), « appuyé sur des preuves » et « appuyé sur la science »: qu’ont en commun tous ces mots ? Ils sont interdits par le gouvernement Trump.

Du moins, interdits au CDC — le Centre de contrôle des maladies d’Atlanta — dans tout document officiel qui y sera rédigé d’ici février en vue du prochain budget fédéral. Le CDC est ce méga-organisme qui, doté d’un budget de 7 milliards $, traque l’état de santé de la population américaine, effectue des recherches sur la progression des maladies et l’efficacité des campagnes de prévention. Le Washington Post a révélé vendredi que les analystes politiques du CDC avaient reçu cette directive cette semaine lors d’une rencontre avec leurs supérieurs en charge de la préparation du budget. Février est le moment de l’année où, normalement, la Maison-Blanche dépose au Congrès son projet de budget pour l’année à venir, un texte de plusieurs centaines de pages qui est censé refléter les priorités du gouvernement en place. Chacune des agences fédérales, dont le CDC, doit, d’ici février, envoyer ses propres propositions budgétaires, et c’est à ce genre de document officiel que les directives font référence.

Les réactions se sont multipliées vendredi et samedi. Le président de l'Association américaine pour l'avancement des sciences (AAAS), Rush Holt, a par exemple twitté:

Parmi les mots interdits d'usage dans les documents budgétaires du CDC, on retrouve « appuyé sur des preuves » et « appuyé sur la science ». Voici un mot qui est toujours autorisé: « ridicule ».

Le magazine Quartz est allé chercher dans les documents budgétaires des années précédentes des occurrences de ces mots, en cherchant à comprendre « ce dont Trump ne veut pas que le CDC parle ». Le New York Times, qui dit avoir confirmé l'information auprès d'autres sources, explique que la volonté « d'atténuer le langage » peut s'expliquer par le désir de ne pas heurter certains des élus les plus conservateurs qui devront approuver ou non le budget. Dans tous les cas, des analystes ont rapidement souligné que, dans le contexte de la menace que fait peser le zika sur les femmes enceintes, il sera difficile d’éviter les mots « foetus » ou « vulnérable ». Sur les réseaux sociaux dimanche, la directrice du CDC, la Dr. Brenda Fitzgerald, assurait ses 19 000 employés qu'il n'existait « aucun mot interdit » au CDC.

Le magazine StatNews, spécialisé en santé, a tenté de savoir si d'autres agences fédérales avaient reçu de semblables directives. Samedi matin, seule une porte-parole de l'agence des aliments et médicaments (FDA) avait répondu par la négative. Plus tard dans la journée toutefois, un second reportage du Washington Post faisait état de « plusieurs agences » en santé ayant reçu les mêmes directives. Auparavant, un porte-parole du ministère de la Santé, qui chapeaute le CDC, avait répondu à StatNews que l'idée que le ministère interdise des mots était « une mauvaise description (mischaracterization) des discussions sur le processus d'élaboration du budget », sans toutefois nier que de telles discussions aient eu lieu. Lundi, le ministère de la Santé confirmait que des mots « à éviter » avaient bel et bien été ciblés, mais niait qu'il s'agissait d'un interdit s'adressant à tous les employés.

Selon le Washington Post, les analystes politiques de la CDC auraient eu pour suggestion de remplacer « appuyé sur des preuves » (evidence-based) et « appuyé sur la science » (science-based) par « le CDC appuie ses recommandations sur la science, en considération avec les souhaits et les normes de la communauté ». 

Mais au final, est-ce que ces querelles sémantiques pourraient vraiment affecter la santé des gens? Oui, analyse la journaliste Debora MacKenzie dans le New Scientist:

Cela révèle un dédain moins visible de l'égalité, dédain dont des recherches suggèrent qu'il puisse être profondément enraciné dans la psychologie des partisans de Trump. C'est un problème, pas seulement parce que l'égalité est centrale aux valeurs traditionnelles des États-Unis, mais parce qu'elle est fondamentale à la santé publique... Les mots ciblés révèlent une aversion à l'idée de reconnaître et de rectifier les inégalités. 

Au mieux, écrit quant à elle la journaliste Julia Belluz dans Vox, même si le fait d'éviter certains mots dans des discussions sur le budget était juste un jeu politique, ça pourrait conduire à "la pente glissante de la suppression et de l'auto-censure.

 

Texte mis à jour le 16 décembre à 21h: ajouts AAAS, Quartz, New York Times et StatNews.
Texte mis à jour le 17 décembre: réaction de la directrice du CDC.
Texte mis à jour le 18 décembre: réaction du ministère lundi

Texte mis à jour le 20 décembre: analyses de Debora MacKenzie et Julia Belluz