Décrocher un brevet pour une percée scientifique et se mériter un prix pour son travail de scientifique, appartiennent à deux univers très différents : dans le dossier litigieux du « ciseau génétique » CRISPR, plus le temps passe et plus c’est le scientifique qui a décroché le brevet qui se mérite le moins de récompenses.

Les trois gagnants du prestigieux prix Kavli en nanoscience sont donc la biochimiste américaine Jennifer Doudna et la microbiologiste française Emmanuelle Charpentier, à qui on doit la première publication décrivant cette technique, en juin 2012, ainsi que le biochimiste lituanien Virginijus Šikšnys, à qui on doit ce qui aurait pu être la première publication, mais qui a été « scoopé » de trois mois. Tous trois se partageront un million de dollars, ce qui fait des prix Kavli, décernés par l’Académie norvégienne des sciences et des lettres, l’une des récompenses les plus généreuses en science.

Le grand absent de la soirée de célébration, qui aura lieu le 4 septembre à Oslo, est le biologiste Feng Zhang, de l’Institut Broad au Massachusetts, dont l’équipe est derrière la première publication démontrant la possibilité de tirer un usage pratique de CRISPR sur des gènes d’animaux et de plantes, en janvier 2013. C’est cette étape qui a été jugée cruciale par le Bureau américain des brevets, qui a tranché en 2017 en faveur de l’Institut Broad. La cause est actuellement en appel. Un brevet potentiellement très lucratif, considérant l’ampleur des promesses générées par CRISPR depuis 2013 (plus de 9000 publications scientifiques à ce jour).

Avant d’être un « outil » pour les généticiens, CRISPR en était pourtant un dans la nature, et c’est ce qui avait été découvert séparément, d’un côté, par les équipes dirigées par Doudna et Charpentier, et de l’autre, par l’équipe dirigée par Šikšnys: ils ont démontré que le système immunitaire de la bactérie, ce fameux CRISPR, pouvait travailler en duo avec l’enzyme Cas9 pour altérer de l’ADN en éprouvette. L’année suivante, Zhang et ses collègues démontreraient qu’il était possible d’utiliser l’outil pour altérer des gènes humains, déclenchant une course aux expériences de toutes sortes.

Depuis, les récompenses les plus prestigieuses se sont accumulées pour les deux femmes: les prix Breakthrough en sciences de la vie et Gruber en génétique en 2015, le prix Warren Albert en santé (conjointement avec Šikšnys, Rodolphe Barrangou et Philippe Horvath) en 2016 et le prix Gairdner en sciences de la vie en 2016, conjointement avec Zheng cette fois. L’hypothèse d’un Nobel est souvent mentionnée, mais cette dispute, dans un contexte où le Nobel ne peut être remis qu’à trois personnes, pourrait être un obstacle.