« Si vous ne pouvez pas l’épeler, nous ne le mettons pas dans nos aliments ». C’est le slogan qu’a choisi la compagnie Maple Leaf pour une récente campagne publicitaire. L’intention est peut-être bonne et se débarrasser de certains additifs de synthèse et autres agents de conservation artificiels, c’est une bonne stratégie de marketing. Mais éliminer des substances aux noms compliqués, ça ne tient pas debout : ce n’est pas parce qu’une chose a un nom compliqué qu’elle est dangereuse pour la santé.

 

N’importe quel aliment contient naturellement des substances aux noms imprononçables, comme par exemple :

  • Le phosphate de pyridoxal, un dérivé de la vitamine B6
  • La cobalamine, le nom plus savant de la vitamine B12
  • L’acide octadécanoïque, présent dans toutes les graisses animales ou végétales
  • L’épimysium - la membrane recouvrant les muscles - dans le bacon et la saucisse (entre autres)
  • Le 2-hydroxy-3-methylethyl butanoate, abondant dans la banane
  • Le phénylalanine, un acide aminé, présent dans les aliments les plus courants
  • Le gallate d’épigallocatéchine, dans le thé.

Invité à trouver son « mot le plus long » préféré, le chimiste Normand Voyer, de l’Université Laval, a arrêté son choix sur :

L’acide β-(benzoylamino)-α-hydroxy -6,12b-bis(acétyloxy)-12-(benzoyloxy)- 2a,3,4,4a,5,6,9,10,11,12,12a,12b-dodécahydro-4,11-dihydroxy-4a,8,13,13-tétraméthyl-5-oxo-7,11-méthano-1''H''-cyclodéca(3,4)benz(1,2-b)oxet-9-yl ester,(2a''R''-(2a-α,4-β,4a-β,6-β,9-α(α-''R''*,β-''S''*),11-α,12-α,12a-α,''''2b-α))-benzènepropanoïque.

Cet acide est plus connu sous le nom de Taxol, c’est un produit naturel tiré de l’écorce de l’if du Pacifique, qui s’avère être un puissant agent anti-cancer.

Même Google nous vient en aide : le mot le plus long de la langue anglaise aurait 189 819 lettres (et 241 578 en français). Il faudrait apparemment trois heures et demie pour le prononcer (le Détecteur de rumeurs n’a pas relevé le défi). C’est le nom complet de la titine (ou connectine), une protéine des muscles. Qui du coup, se retrouve probablement dans la saucisse Maple Leaf.

Chimiophobie et Food Babe

Cette croyance voulant que « si c’est un nom compliqué, ça doit être dangereux », est un des exemples les plus connus des vulgarisateurs lorsqu’ils sont confrontés à un phénomène que certains appellent chimiophobie : la peur de tout ce qui est « chimique », ou plus exactement, l’association erronée entre « chimique » et « toxique ». Une blogueuse américaine devenue une vedette dans son domaine, la Food Babe, de son vrai nom Vani Hari, vertement critiquée pour ses dérives pseudoscientifiques, s’en est fait une spécialité : « si vous ne pouvez pas le prononcer, vous ne devriez pas le manger ».  

Verdict :

Le risque d’un aliment ne se mesure pas à la complexité de son nom. Plutôt que de tenter de l’épeler, il serait plus important de tenter de comprendre de quoi il s’agit.

 

— Pascal Lapointe