Le suicide chez les aînés
(ASP) - Alors que les médias gardent
le suicide des jeunes dans leur mire, de nombreux aînés
passent à l'acte sans bruit.
Parler du suicide s'avère toujours
aussi difficile. "C'est une problématique reliée
à la dépression. Et comme tous les problèmes
de santé mentale, on n'en parle pas", relève
Michel Préville, qui vient de réaliser une
étude sur Le suicide chez les personnes âgées
du Québec dévoilée lors d'une
conférence organisée par le Centre de recherche
sur le vieillissement.
Depuis 30 ans, les personnes âgées
sont beaucoup plus nombreuses à mettre fin à
leurs jours. Le taux chez les 65 ans et plus aurait été
30% plus élevé que chez les 10-19 ans entre
1996 et 1999. Le chercheur constate une hausse de 85 %
entre 1977 et 1999. Si la tendance se maintient, cette
progression atteindra 248% en 2043 ! "C'est tout simplement
une question de démographie. Dans 40 ans, les personnes
âgées seront deux fois plus nombreuses qu'aujourd'hui",
maintient le professeur agrégé au département
de sciences de la santé communautaire de la Faculté
de médecine de l'université Sherbrooke.
Et il prévoit que le taux de suicide
va connaître un fort boom dans le siècle
qui commence, en grande partie parce que la cohorte des
baby-boomers présente plus de vulnérabilité
face au suicide. "Ils sont moins tolérants face
aux frustrations touchant leur qualité de vie et
ne possèdent souvent plus la "protection" de la
religion qui freinerait leur geste", soutient ce spécialiste
de la santé mentale et des comportements sociaux
de santé (usage des services, utilisation des psychotropes,
etc.) chez les personnes âgées.
Deux poids, deux mesures
"On pense que c'est normal que les personnes
âgées pensent à la mort et le verbalisent.
Tandis que dans le cas d'un jeune, on va tout de suite
penser au suicide et tenter de l'aider", dit Michel Préville.
Dans notre société, le suicide
est non seulement plus acceptable chez une personne de
plus de 65 ans que chez un jeune mais aussi vu comme un
droit lorsque la qualité de vie décroît.
Cette dimension sociale du suicide varie d'un pays à
l'autre. Certains, comme la Suisse ou les Pays-Bas, ont
même légiféré dans ce sens.
Plus près de nous, l'État de l'Oregon a
adopté une loi sur le suicide médicalement
assisté et le Sénat du Canada a amorcé
des études sur le statut légal du suicide
(http://www.parl.gc.ca/english/senate/com-f/euth-f/rep-f/lad-f.htm).
Souvent, l'image que l'on a d'une personne
âgée est celle d'une personne sénile
et en perte d'autonomie. "Alors si elle se suicide c'est
moins grave que pour un jeune", s'indigne le chercheur.
Son étude montre pourtant que les personnes âgées
qui mettent fin à leurs jours ne présentaient
pas plus de problèmes chroniques de santé
ni moins de perte d'autonomie que le groupe témoin.
Ils s'avèrent par contre beaucoup plus déterminés
que leurs cadets : quatre tentatives leur suffisent avant
de parvenir à leurs fins contre entre 100 et 200
tentatives pour un jeune.
Un geste définitif
Tous les chercheurs se questionnent : qu'est-ce
qui se cache derrière ce geste ? Ils mettent généralement
en avant deux composantes, l'individuelle (vulnérabilité)
et la sociale. "Notre hypothèse est qu'il existe
une blessure narcissique dans chaque cas de suicide. Lorsque
les circonstances grugent ce que la personne évalue
comme ses besoins vitaux, cette blessure entraîne
une perte de l'estime de soi et des idées suicidaires",
déclare Michel Préville.
L'étude montre que si, majoritairement,
les personnes âgées qui se sont suicidées
disposaient d'une meilleure santé que le groupe
témoin, elles présentaient par contre un
risque élevé de troubles psychiatriques.
Des événements stressants (problèmes
familiaux, monétaires, etc.) combinés à
des facteurs comme l'isolement, constituent une bonne
recette pour un état dépressif.
Cette problématique touche plus particulièrement
les hommes. Ils sont quatre fois plus à risque
de commettre un tel geste, jusqu'à sept fois plus
pour les veufs âgés. Arme à feu, noyade:
ils mettent également fin à leurs jours
de manière plus violente que les femmes. "On soupçonne
une hypothèse génétique : les hommes
sont plus impulsifs, ce qui serait lié à
une plus grande sécrétion d'hormones, telle
la sérotonine. La violence masculine s'avère
aussi plus acceptée socialement, par contre il
est plus honteux de se rater pour un homme que pour une
femme", explique le chercheur.
Avant leur geste, 75% des personnes ont
exprimé des idées de mort ou montré
un comportement suicidaire. C'est pourquoi le chercheur
pense qu'il est possible de dresser un plan de prévention.
Michel Préville demande au Ministère de
la santé et des services sociaux de réviser
sa Stratégie québécoise d'action
face au suicide pour désigner les personnes âgées
comme un des groupes prioritaires, tout en améliorant
l'accessibilité pour eux à des services
de santé mentale et en développant une action
préventive destinée à leurs familles
et amis.