Regarder la forêt
autrement: une question de survie
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Un poison qui vient du sol
Les sols de la forêt amazonienne forment
un milieu complexe et très ancien. Extrêmement
vieux 100 fois plus anciens que nos propres sols
datés de 10 000 ans ils ont donc accumulé
graduellement une grande quantité de mercure. Il
s'agit d'un mercure naturel, sous forme métallique,
logé profondément. "L'analyse des sols
le démontre parfaitement. Ils en contiennent en
grande quantité mais tant qu'il y a un couvert
forestier, ce mercure ne pose pas de problème",
affirme le chercheur. Il ne devient source de contamination
que lorsqu'il se déverse dans le milieu aquatique,
contaminant les poissons et ceux qui les consomment. La
déforestation provoquerait aussi un changement
de forme du mercure (méthylmercure), qui le rend
plus dangereux pour les êtres vivants.
L'équipe de recherche soupçonne
également d'autres causes que l'érosion.
"Il existerait aussi une action chimique liée
aux brûlis de la forêt", annonce Robert
Davidson. Lors des feux, les brûlis déplaceraient
chimiquement le mercure en raison de la compétition
pour les mêmes sites que se livrent alors les différentes
particules chargées positivement (cations). Les
cations présents dans les cendres (calcium, magnésium
et potatium) sortiraient ainsi le mercure du sol. Cela
constitue le fruit de recherche d'une étudiante
à la maîtrise, Annie Béliveau.
La confirmation de cette hypothèse
amènerait des pistes de solution. "Il existe
d'autres moyens de déboiser qui permettent de laisser
plus longtemps la matière organique sur le sol
et de limiter la sortie du mercure". Par exemple,
en utilisant une sorte de grand hachoir qui déchiquetterait
les petits troncs et les branches des arbres, la biomasse,
dès lors réduite en copeaux, pourrait se
dégrader graduellement et couvrir le sol plus longtemps.
C'est d'ailleurs le sujet de recherche d'une autre étudiante,
Irina Comte.
Par ailleurs, maintenir des bandes de forêt
riveraine permettrait partiellement de contrer le déversement
direct dans la rivière en formant une zone tampon.
L'équipe de recherche désire aussi encourager
l'instauration de jachères, ce qui diminuerait
le déboisement. L'étudiante à la
maîtrise Cynthia Patry étudie comment convaincre
les agriculteurs de la région.

Atelier d'éducation relative
à l'environnement donné à des petits
agriculteurs par Nicolina Farella.
Déjà, l'alimentation
Mais il n'est pas toujours évident
d'inciter la population à changer ses habitudes.
Les chercheurs en ont pris conscience avec l'implantation
du projet d'éducation populaire sur l'alimentation
des poissons.
| Le poisson est la principale source de protéine
des populations locales. Avec le déversement
du mercure dans les rivières, les poissons
sont contaminés et cette contamination s'accentue
en suivant la chaîne alimentaire: les poissons
"carnivores" accumulent le mercure dans leurs tissus
en ingérant les autres poissons. L'équipe
a donc entrepris d'informer la population sur les
risques en distribuant des fiches d'informations :
feuillet vert, les herbivores bons à consommer,
et feuillet rose, les carnivores, à éviter.
Un premier essai a donné un bon résultat
avec une baisse de 40% de l'exposition au mercure
au sein de la population du village de Brazilia Legal. |
La
recherche
scientifique au Bidôme de Montréal
Institut
des sciences de l'environnement de l'UQAM
|
Le problème, c'est qu'à "
certains moments de l'année, le poisson Pescada
très contaminé, c'est tout ce qui est disponible
dans la rivière. Il est donc difficile de leur
dire de ne pas en consommer", dit Robert Davidson.
L'équipe a donc changé son message pour
les inciter à... vendre ces poissons dans la ville
la plus proche ! "Cela paraît déplacer
le problème, mais c'est surtout moins dangereux
pour un citadin de consommer à l'occasion un poisson
contaminé que pour la population locale d'en manger
matin et soir."
Une autre piste de recherche est de suppléer
les poissons contaminés par une consommation de
fruits tropicaux qui, eux, ne présentent aucun
danger.
La contamination au mercure dans le bassin
versant de l'affluent Tapajos, qui couvre une centaine
de kilomètres, affecte des milliers de personnes.
De nombreux symptômes ont été enregistrés
par l'équipe de santé : des pertes de motricité,
de coordination, de vision latérale notamment.
Les chercheurs suspectent aussi que la contamination au
mercure doive affecter le système immunitaire des
populations, augmentant leur susceptibilité aux
maladies tropicales. "Au rythme où va la déforestation,
nous sommes assis sur une bombe. La contamination touche
de plus en plus de monde. C'est un problème de
santé humaine et également politique",
tranche Robert Davidson. L'éducation des populations
locales, et les changements de pratiques qui en découlent,
permettront de vivre en meilleure harmonie, et santé,
sur le sol amazonien.
Isabelle Burgun
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