Les médicaments dans les centres
jeunesse
Molécules orthopédiques
(ASP) - Une petite pilule pour calmer, une
petite pilule pour corriger l'humeur fluctuante, une petite
pilule pour... Et en institution, deux à trois
fois plus qu'ailleurs. "Un expédient commode qui
remplace les autres interventions", soutient Denis Lafortune,
du Centre international de criminologie comparée
de l'Université de Montréal.
Le chercheur en psychologie s'est attardé
à l'utilisation des psychotropes dans les centres
Jeunesse du Québec. Une étude qu'il rendait
publique récemment lors du congrès de l'ACFAS.
"La médication est perçue comme une mesure
stabilisatrice par les éducateurs: comme une
bonne paire de lunettes ou comme des semelles correctrices."
Mais ils ne s'en posent pas moins des questions sur la
légitimité de toutes ces pilules.
La vie des centres n'est pas toujours simple
à gérer. Dans les foyers de groupe, entre
80 et 100% des jeunes 6 à 12 ans sont
médicamentés, les garçons comme les
filles. Le contexte du suicide est particulièrement
délicat. Un jeune suicidé sur trois serait
connu des centres jeunesse.
C'est d'ailleurs la plainte faisant suite
au suicide d'un jeune homme placé dans un centre
de jeunesse de Laval, en 1997, qui a engendré différents
comités (dont le Comité Action Jeunes)
et un rapport, Le suicide chez les usagers des centres
jeunesse (1999). Ce document s'interroge sur
la présence de maladies mentales chez ces jeunes
et a entraîné différentes mesures
sur le terrain.
Des éducateurs et des psychotropes
Les éducateurs, a constaté
Denis Lafortune, jugent que les jeunes ont changé
: "ce ne sont plus des jeunes caractériels, mais
des jeunes avec des troubles de comportements"; ce qui
rend l'intervention plus complexe. Les éducateurs
se voient dans un rôle d'éclaireur, d'accompagnateur
et lorsqu'il y a une urgence, c'est plutôt à
un "expert" d'intervenir. En cas de tentative de suicide,
c'est le médecin qui juge de la dangerosité.
Face à l'expertise médicale,
les éducateurs émettent pourtant quelques
doutes : "un médecin n'est pas un psychiatre",
"les spécialistes soignent la maladie, pas le vécu"...
La plupart des éducateurs manquent d'informations
sur les médicaments qu'ils administrent, ce qui
fait surgir la crainte de surdose, de mélange,
et même d'un usage hédoniste. Dans la majorité
des cas, administrer une pilule devient un ordre auquel
ils se plient.
"Le protocole d'intervention est vu comme
une "assurance responsabilité". Lorsque la médecine
se met en branle, comme en cas de tentative de suicide,
ce n'est alors plus notre rayon, soutiennent les
éducateurs", rapporte Denis Lafortune. Le chercheur
soutient que la situation crée quelques tensions
autorité, perception de la hiérarchique,
etc. Deux visions s'affrontent: celle du terrain et celle
du laboratoire; le tout, doublé d'une démission
des éducateurs face à une pharmacothérapie
sur laquelle ils n'ont aucune prise.
Des liens...
"Aspects
sociaux du recours aux médicaments psychotropes
dans l'intervention auprès d'adolescents placés
dans les Centres Jeunesse"
"Le suicide chez les usagers des centres
jeunesse - Il est urgent d'agir!", Rapport préparé
par le comité formé de représentants
de l'Association des centres jeunesse du Québec,
du Collège des médecins du Québec
et du Protecteur du citoyen, Avril 1999