Congrès de l'Acfas
Le musée d'aujourd'hui et de demain
(Agence Science-Presse) - Casque sur les
oreilles, un curieux personnage longe les rues. Il s'arrête
fréquemment pour regarder autour de lui et écoute
la voix qui lui raconte le passé de ce lieu pourtant
si quotidien. Touriste dans sa propre ville avec un GPS
dans la main: il vit ainsi une nouvelle expérience
muséale que les spécialistes nomme "Réalité
augmentée".
"Il pourra posséder des lunettes
où apparaîtront des images virtuelles lui
montrant à quoi ressemblait ce lieu il y a 300
ans et comment travaillaient les artisans" s'exclame
François Côté. Le coordonnateur du
Laboratoire de muséologie et d'ingénierie
de la culture (LAMIC) participait au colloque de l'ACFAS
dédié aux nouvelles tendances en muséologie,
Les musées au croisement des savoirs.
Le LAMIC, qui doit ouvrir l'automne prochain,
sera un centre de recherche en muséologie expérimentale.
Il vise réunir dans un même lieu des chercheurs
versés en muséologie, en ethnologie, en
archéologie, en architecture, mais aussi des ingénieurs.
Autour de trois axes l'objet muséal, l'espace
et le visiteur ce laboratoire vise à repousser
les limites du musée, à l'aide des technologies
liées à la visualisation, notamment par
le virtuel, la numérisation (captation) 3D ou encore
la Réalité augmentée.
"Dune "machine à conserver"
il sest, de nos jours, transformé en une
véritable "machine à faire voir".
Cest cet aspect fondamental du musée qui
intéresse et mobilise notre équipe ",
explique Philippe Dubé, le directeur du LAMIC.
Ce projet bénéficiera d'un soutien de 3,2
millions $, notamment du Fonds canadien de l'innovation,
du ministère de l'Éducation, du loisir et
du sport et de l'université Laval.
Vent artistique
À quoi ressemblera le musée
du 21e siècle ? Beaucoup de
mouvements émergent, principalement explorés
par des artistes. "Le musée, autrefois une espèce
uniforme, éclate grâce à la technologie
et les trips artistiques. Il y a beaucoup de bricolages,
pas d'organisation ni de mode démarquée",
affirme François Côté. D'improvisations
d'artistes contemporains au géocaching (www.geocaching.com/),
ce nouveau mouvement se construit au fil des événements.
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Et le chercheur en muséologie suit certaines
expérimentations avec beaucoup d'intérêt,
tel "We make money not art". Un saut sur leur site
web permet de découvrir de surprenantes expositions
comme The Messenger de Paul de Marinis qui
entrechoque vie moderne et nouvelles technologies
de l'information: 26 squelettes alphabétiques
qui saniment lors de la réception de
messages électroniques ou 26 bocaux électrolytiques
dont les électrodes en formes de lettres
s'allument et oscillent sous l'affluence de courriels.
"Il s'agit d'environnements hybrides où l'on
emploie les connaissances muséologiques de
manière différente", relève
François Côté qui s'enthousiasme
aussi devant le travail du programme européen
de financement Digicult (www.digicult.info).
Alors que les technologies sont de plus en plus
accessibles, il est tentant pour les musées
de suivre le courant. Mais le résultat n'est
pas toujours intéressant. "Le musée
ne doit pas suivre la technologie, il doit être
l'initiateur, selon l'expertise de l'interactivité
qu'il a su développer. Ces connaissances
qui permettent de relier l'information à
l'artefact doivent être intégrées
à un environnement interactif, et non l'inverse",
s'exclame François Côté.
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Et
la science?
Les
musées de sciences n'ont pas la cote. "Ils
vieillissent très rapidement. Même
s'ils sont très populaires lors des premières
années, généralement, ils évoluent
peu, ce qui épuise les visiteurs", pense
le Pr Bergeron.
Les
musées de demain seront, d'après lui,
encore plus proches de la population, mais pas forcément
de manière virtuelle. "Les écomusées
qui s'adressent aux collectivités gagnent
du terrain. Plus courants en France ou en Allemagne
qu'ici, ils ne s'adressent pas aux touristes mais
veulent être les gardiens du patrimoine local,
pour les citoyens", explique le muséologue.
Sur le modèle du Musée d'anthropologie
de Mexico qui avait délocalisé une
antenne dans un bidonville pour faire vivre l'expérience
du musée à ses habitants, les écomusées
veulent être aussi des centres communautaires,
d'appartenance.
Et
pour cela, pourquoi ne pas s'imaginer que les musées
deviennent totalement gratuits ? "Comme les bibliothèques,
les musées doivent être plus démocratiques",
dit le Pr Bergeron. Le musée de Québec
l'a partiellement essayé pour sa collection
permanente et a vu sa fréquentation
augmenter de manière exponentielle. Cela
a même eu un effet d'entraînement sur
ses expositions itinérantes et payantes !
À
visiter
Digicult
We
make money not art
-
Les
Années Lumière (Panoscope/lamic/musée)
|
Dans l'il du visiteur
Le Pr Yves Bergeron ne se laisse pas impressionner
par toutes ces technologies émergentes. "L'exposition
virtuelle n'existe pas, c'est comme feuilleter un livre.
Les visiteurs désirent vivre une expérience
authentique. Ils veulent être en contact avec les
uvres et ressentir de l'émotion devant les
collections", relève le professeur du Département
d'histoire de l'art à Université
du Québec à Montréal (UQAM). Une
soif d'authentique, même si les uvres exposées
ne sont parfois que d'excellentes copies, comme lors de
l'exposition Rodin au Musée du Québec. Les
grandes expositions classiques attirent les foules qui
diront : "je l'ai vu. J'y étais". Les regards
se portent de manières différentes mais
les valeurs sûres perdurent.
Depuis un quart de siècle, le Canada
développe des expositions thématiques. Depuis
quelques années, celles-ci multiplient les activités
culturelles pour faire croître la fréquentation
: conférences, ateliers de bricolage, etc., sans
oublier une publication : un catalogue amélioré,
qui se vend comme des petits pains et s'avère souvent
une condition sine qua non pour recevoir une exposition
très populaire. Ainsi, l'exposition sur la Mélancolie
qui se tenait au Grand Palais de Paris a écoulé
les 3500 exemplaires de son catalogue en moins de quatre
mois et a dû en réimprimer!
La privatisation des musées nord-américains
est par ailleurs un phénomène qui s'accentue.
Le gouvernement encourage les établissements à
trouver du financement extérieur, ce qui a un effet
pervers. "Cela développe une obsession pour
les tourniquets. Plus de monde, plus d'argent, d'où
l'omniprésence des blockbusters internationaux
dans la programmation" confirme le professeur. Les
grands artistes et courants classiques garantissent d'avoir
du monde, parfois au détriment de la production
locale. "Les musées ont tendance, et cela sera
de plus en plus vrai, à limiter les risques et
éviter les sujets plus difficiles", pense le
Pr Bergeron.
Les visiteurs sont pourtant plus exigeants
qu'avant. Ils voyagent, sont dotés de plus de moyens,
veulent plus de contenus, des conférences, des
audio-guides. "Il devient de plus en plus difficile
de bricoler des expos" convient le Pr Bergeron. Cette
clientèle "haut-de-gamme" s'avère choyée
par les musées, tandis que les visiteurs moins
scolarisés et moins riches, "c'est une clientèle
que l'on perd". "L'entonnoir des publics est l'un
des effets de la privatisation. Le grand défi est
d'intéresser ceux qui ne viennent pas, en adoptant
des pratiques culturelles plus larges", avance cet
ancien directeur du service de la recherche du Musée
de la Civilisation.
Les musées sont donc de plus en plus
fréquentés par une élite... et par
les femmes. "C'est une pratique essentiellement féminine".
Il en est de même au niveau du personnel des musées.
"Sur 40 élèves, je ne compte que deux
gars" dit-il.
Isabelle Burgun