Décidément, les fumisteries scientifiques semblent se multiplier ces jours-ci. La plupart n'ont aucune crédibilité et ne méritent pas qu'on attire l'attention sur celles-ci en les dénonçant. Cette semaine pourtant, et bien malgré moi, je suis obligé de revenir sur un mythe qui a la vie dure : le moteur à eau!

D'accord, cette idée n'est pas nouvelle et le mythe du moteur à eau tué par l'industrie pétrolière refait surface à intervalles réguliers depuis au moins une cinquantaine d'années. Avec la flambée des prix du pétrole, il fallait s'attendre à ce que les rumeurs reprennent. Mais je ne m'attendais pas à ce que celles-ci soient colportées par le grand journaliste Louis-Gilles Francoeur et qu'elles fassent la une du Devoir de mercredi dernier (12 mars 2008). L'article de Francoeur, que j'apprécie généralement beaucoup, est un bijou de mauvaise science, de logique douteuse et de chiffres manifestement incorrects. Allez y jeter un coup d'oeil, cela vous permettra de mieux comprendre la suite de mon billet.

Avant de discuter du problème, je dois mettre quelque chose au clair : non, la science n'a pas réponse à tout et, oui, plusieurs phénomènes autour de nous sont encore partiellement incompris. Dans le cas qui nous intéresse, il est donc possible que quelque chose nous échappe encore. Toutefois, la physique et la thermodynamique sont basées sur des principes et des lois qui ont survécu depuis plusieurs centaines d'années. Avant de s'emballer pour une invention telle que le moteur à eau, on doit donc d'abord s'assurer que les lois de la physique sont respectées. L'expérience des deux cents dernières années nous a montré que toutes les inventions qui prétendaient briser ces lois étaient des canulars : la thermodynamique a résisté, intacte, à près de 200 ans d'attaques, on peut lui faire confiance.

Puisqu'on ne peut être spécialiste dans tous les domaines, on ne peut pas toujours expliquer le fonctionnement d'appareils prétendument révolutionnaires. Malgré tout, la plupart des présentations de ces appareils ont une certaine structure qui devrait vous mettre la puce à l'oreille. Regardons l'article de Francoeur qui respecte parfaitement la structure traditionnelle d'un canular.

Avant tout, peut-être un mot sur le système de Pantone. Lorsqu'un moteur est mal ajusté, il ne brûle qu'une partie de l'essence. Les molécules intactes sont envoyées, avec les sous-produits de la combustion, vers le pot d'échappement. Pantone utilise la vapeur d'eau pour recueillir les gaz d'échappement non brûlés et les retourner dans le moteur, améliorant d'autant la combustion. Plus la combustion initiale est inefficace, plus le système de Pantone aide. Toutefois, si le moteur est bien ajusté, presque toute l'essence est brûlée et la vapeur d'eau qui est injectée par le système de Pantone diminue alors l'efficacité du cycle, car elle absorbe une partie de l'énergie qui devrait servir à déplacer le piston. Voilà, en quelques mots, le fonctionnement du système. Rien de mystérieux. Certes, il pourrait y avoir quelques réactions catalytiques, mais rien qui puisse révolutionner l'industrie automobile. Il faudra regarder ailleurs...

Bon, revenons maintenant à l'article de Francoeur. Je passe les premiers paragraphes, qui présentent des informations tellement incomplètes qu'on peut leur faire dire ce que l'on veut. Au 4e paragraphe, Francoeur nous raconte l'histoire de Pogue, qui aurait inventé en 1935 un moteur capable de propulser une voiture sur 200 milles avec un seul gallon d'essence (soit environ 1,2 l aux 100 km!). Après cette fable, le journaliste mentionne une société de Vancouver qui aurait construit une minuscule voiture 3 roues capable de rouler à 2,5 l/100 km. Quand on sait que la deux places Smart, probablement nettement plus grosse, fait environ de 4,5 l/100 km, on est loin de la révolution.

Mais Francoeur ne s'arrête, il prétend également que le système réduit les émissions de CO2 de 75 %. Voilà une donnée qui aurait dû mettre la puce à l'oreille du journaliste. En effet, l'énergie de l'essence se libère lorsqu'on brise la chaîne de carbone (dite hydrocarbure) par combustion, c'est-à-dire que les atomes de carbones libèrent les atomes d'hydrogène et forment du CO2 plus de l'eau. Puiqu'on ne peut faire disparaître le carbone ni le transmuter par quelque réaction nucléaire mystérieuse, il est donc strictement impossible de diminuer la quantité de gaz carbonique générée.

Cette impossibilité physique et chimique n'a pas empêché la chaîne de télévision française TF1 de rapporter des chiffres tout aussi farfelus concernant la diminution d'émission de gaz carbonique (d'un facteur presque 100!). La consommation de diesel, plus facile à mesurer, est réduite, quant à elle, de 20 %, ce qui n'est pas impossible si le moteur est mal ajusté et que 20 % des gaz éjectés ne sont pas brûlés. La réintroduction de ceux-ci dans le moteur permet de les brûler la deuxième fois. Le mystère n'est finalement pas très profond.

Cerise sur le gâteau, Francoeur se tourne ensuite vers l'hydrogène qui aurait aussi la propriété d'augmenter considérablement la performance d'un moteur. Il nous raconte aussi que le MIT a mis au point un processus permettant d'extraire de l'hydrogène d'un mélange d'eau et d'hydrocarbures. Quelle blague! Comme leur nom l'indique, les hydrocarbures sont des molécules à base de carbone et d'hydrogène. Il est donc possible de séparer le carbone et l'hydrogène, un processus qu'on utilise couramment pour fabriquer de l'hydrogène puisqu'il est beaucoup plus difficile de séparer l'hydrogène et l'oxygène contenus dans l'eau.

Je n'ai pas eu le temps de faire des recherches sur l'utilisation de ce procédé, mais je doute fort qu'il livre les gains annoncés dans l'article car séparer l'hydrogène est un processus coûteux en énergie.

L'article de Francoeur est un modèle de la façon dont vend ces révolutions bidon:

  1. le chercheur solitaire qui fait une découverte révolutionnaire;

  2. les mécanismes sont impossibles à expliquer avec la science actuelle;

  3. des chercheurs anonymes dans de grandes universités travaillent activement sur le projet (mais, étrangement, en dépit de ces nombreux projets de recherche, le découvreur est ridiculisé);

  4. la grande industrie fait tout pour tuer le projet ou ignore simplement la technologie ainsi développée.

Et si, plutôt que de construire une telle conspiration, on suivait le principe du rasoir d'Ockham, réexprimé par le grand Einstein : « de toutes les solutions, il faut toujours choisir la solution la plus simple qui explique une situation »? Dans ce cas-ci, on conclut alors que la découverte révolutionnaire est bidon...