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Les revues scientifiques, outils de marketing pour les pharmaceutiques ?

Jean-Noël Ringuet, le 1 mai 2008, 17h02

Les essais cliniques de nouveaux médicaments sont cruciaux pour les compagnies pharmaceutiques, non seulement pour en vérifier l'innocuité et l'efficacité, mais aussi pour en faire la promotion auprès des médecins et même des patients.

Ces essais sont généralement financés par les entreprises elles-mêmes et moins souvent par des organismes indépendants. Leurs résultats peuvent faire l'objet de publication dans les grandes revues scientifiques (The Lancet, The British Journal of Medecine, The New England Journal of Medecine, The Journal of the American Medical Association [JAMA], The Canadian Medical Association Journal, etc.) et l'acceptation d'un article par ces revues prestigieuses leur confère une grande autorité.

Mais doit-on s'y fier ? De plus en plus de révélations ont mis en lumière ces dernières années des conflits d'intérêts non seulement dans le déroulement des essais cliniques, mais dans la publication de leurs résultats. Par exemple, dans son édition du 16 avril 2008, le JAMA a publié un article informant que Merck avait fait signer par des chercheurs universitaires soi-disant indépendants des études préparées par ses propres employés sur le médicament (aujourd'hui retiré) Vioxx ; un autre article du même numéro à propos d'une recherche commanditée sur la maladie d'Alzheimer dénonçait le trafic de données en vue de cacher les effets nocifs du médicament.

Selon le N.Y. Times (26 mars 2008), plusieurs médecins et chercheurs mettent sur pied des fondations permettant, sans obligation d'en révéler la source, de recevoir un financement d'entreprises pour des essais cliniques. Ainsi, le 26 mars dernier, le New York Times a révélé qu'un projet de dépistage du cancer de poumon a été financé par l'entremise d'une fondation de recherche sur ce type de cancer dont la source principale de financement était… le géant du tabac Liggett & Myers. Pourquoi, direz-vous ? Afin de démontrer que le cancer de poumon n'est pas si grave puisqu'un dépistage annuel, selon l'étude remontant à 2006, pourrait permettre de réduire de 80% la mortalité due au cancer de poumon. Le NEJM n'a que tout récemment reconnu que ce conflit d'intérêts lui avait échappé. Le même article du Times mentionnait aussi la participation des auteurs du projet de dépistage à la mise au point de brevets de scanneurs pour la compagnie GE susceptibles de leur rapporter des millions dans l'éventualité de programmes annuels de dépistage du cancer de poumon.

Toujours en lien avec le NEJM, le Wall Street Journal révélait dans son édition du 18 avril dernier qu'une étude parue l'an dernier y recommandant le recours aux lits résidentiels de bronzage dans les cas de déficience en vitamine D avait été financée par une fondation contrôlée par l'industrie des lits de bronzage.

Il y a de plus en plus de preuves à l'effet que les chercheurs ayant des liens financiers avec des entreprises démontrent une nette tendance à favoriser, dans leurs écrits, ces entreprises. Cela explique sans aucun doute que les études financées par les compagnies elles-mêmes (entre 2/3 et ¾ de toutes les études) ont quatre fois plus de chances de faire part de résultats favorables à la compagnie que celles financées par d'autres sources. Or, une publication d'étude favorable équivaut à des millions en publicité auprès de son lectorat spécialisé.

Toutes les études cliniques n'ont d'ailleurs pas la même chance de se voir publier. Par exemple, d'après une étude rapportée par le N.Y. Times du 15 avril, sur un total de 74 essais cliniques de divers antidépresseurs, 97% des études faisant état de résultats positifs ont fait l'objet de publication contre seulement 12% des études rapportant des effets négatifs. Tout ceci dans un contexte où les compagnies font tout pour réduire la durée des essais cliniques: le même article rapporte que dans le cas de l'antidépresseur Effexor, les essais n'auraient duré que deux ans, ce qui est très inférieur à la moyenne.

On ne saurait se surprendre que la motivation première des compagnies pharmaceutiques ne soit pas la santé publique, mais le profit. Mais se pourrait-il que de leur côté, les revues scientifiques ne soient devenues qu'un outil supplémentaire de marketing pour ces entreprises?

Jean-Noël Ringuet,
professeur de philosophie à la retraite

6 commentaires

Portrait de François

Merci de m'avoir répondu Monsieur Ringuet

Portrait de Olivier

Il en va ici de la santé des populations, et des droits de l'Homme. Une entreprise privé a-t-elle le droit, sous prétexte de recherche de profits, de se jouer de notre santé ? Où sont alors les droits de l'Homme et la démocratie, censés être des piliers de nos sociétés, si les puissants retrouvent un genre de droit de vie et de mort sur nous, les pauvres clients-consommateurs et de moins en moins citoyens ? Le marché "libre" doit-il autoriser le crime, l'homicide, si c'est pour la course aux "profits" ?

Portrait de Anonymous

Réponse à François:
Il faudrait éradiquer la cupidité des motivations à la recherche scientifique (boutade!). Plus sérieusement,les revues scientifiques ne devraient-elles pas mieux vérifier l'état des recherches sur une question donnée ? Celles-ci. sans nécessairement avoir à reproduire toutes les études négatives, pourraient à tout au moins en donner un synopsis.
Mais il y aura toujours l'obstacle suivant : ce sont souvent les chercheurs eux-mêmes qui, pour toutes sortes de raison liées à leur carrière, leurs relations avec leurs collègues ou mêmes avec les commanditaires des études positives ne cherchent pas à faire publier leurs résultats négatifs.
Merrill Goozner (auteur de The $800 Million Pill) propose dans son blogue qu'un organisme indépendant, créé à même les fonds perçus par la Food & Drug Administration pour l'enregistrement des essais cliniques, ait la responsabilité de la conduite des derniers essais cliniques sur un produit. Notons qu'ici au Canada, le pendant de la FDA, Santé Canada réfléchit encore (depuis 2005!) à la pertinence même d'un enregistrement et de la divulgation des essais cliniques. Connaissant l'allergie des Conservateurs à tout ce qui s'appelle régulation par l'État, nous risquons d'attendre encore longtemps.
Que faire quand on est du grand public ? Pourquoi pas écrire à votre député ? Mieux encore, lui écrire publiquement ? De plus, les pharmaceutiques sont très soucieuses de leur image publique : pourquoi pas adresser un petit texte de protestation aux journaux lorsque celles-ci font preuve d'irresponsabilité ?

Réponse à Valérie :
Vous touchez du doigt le noeud même de la question. Même si ce n'est plus très à la mode de se le rappeler, nous vivons dans un système de type capitaliste dont le moteur est la recherche du profit, le plus gros et le plus rapide. Dans ce contexte, les investissements publics servent souvent à préparer le terrain (aux frais du public) pour l'entreprise privée à qui on réserve les portions les plus rentables de la recherche. Les entreprises pharmaceutiques et de biotechnologies largement subventionnées et favorisées de diverses manières par le gouvernement du Québec depuis une vingtaine d'années en sont un triste exemple. La recherche universitaire financée par l'entreprise privée en est un autre.

Réponse à David:
En effet, il faudrait pouvoir accéder aux compte-rendus des essais cliniques avec résultats négatifs. Pour y arriver, je crois que l'État devrait rendre obligatoires l'enregistrement et le contrôle des essais cliniques.

Jean-Noël Ringuet

Portrait de Valérie

Est-ce que le problème ne vient pas du fait que la recherche en général est largement financée par le privé? Donc forcément, ce qu'on retrouve dans les revues scientifiques, ce sont des recherches du privé faite parfois dans les laboratoires publiques. Les revues scientifiques deviennent des publicités crédibles car révisées par les paires. Peut-être que les revues scientifiques devraient se doter d'une sorte de comité d'éthique qui veillerait à dénicher les conflits d'intérêt et à faire un partage plus équitables des résultats publiées selon la source de financement, les résultats positifs ou négatifs des médicaments.
De façon plus générale,
quand un laboratoire public reçoit un financement privé pour faire des recherches, ce n'est pas le privé qui aide la recherche mais les institutions publiques qui mettent leurs ressources humaines, matérielles et financières au profit de la recherche privée.

Portrait de François

Quelles seraient, à votre avis, les solutions à une telle tendance ? Comment le grand public peut-il interférer dans ce genre de gommage des résultats ?

Portrait de Anonymous

Bonjour,

Un article paru dans Nature (Knight, 2003) arrivait aux mêmes conclusions que le New York Times.

De nouveaux journaux dédiés à la publication de résultats négatifs viennent de voir le jour (ex. Journal of Negative Results in Biomedicine). Cela fait peut-être parti de la solution.

Knight J. (2003) Negative results: Null and Avoid. Nature (422)554-555. http://www.nature.com/natur...

David