Les biologistes évaluent à 70 000 la population d’ours noir au Québec. Comment ont-ils fait pour obtenir ce nombre? Ont-ils visité les tanières durant l’hiver pour compter les occupants? En ce qui nous concerne, tous les cinq ans, Statistique Canada mène un recensement. Le dernier a eu lieu en 2006. Chez les ours, c’est une autre histoire!

Les populations d’ours noir sont les plus difficiles à évaluer parmi tous les représentants de la grande faune québécoise. Dans le cas du cerf de Virginie et de l’orignal, des inventaires aériens sont réalisés durant l’hiver. Les animaux sont alors regroupés dans les ravages, ils sont plus faciles à repérer et à compter. Mais il s’agit d’une estimation, il est impossible de compter tous les individus.

Puisqu’il est difficile d’observer directement plusieurs espèces animales, une technique d’inventaire fort répandue est la capture à l’aide de pièges. Cette technique est fréquemment utilisée pour les petits rongeurs (souris, campagnols, etc.) et elle convient également à l’ours noir. Il s’agit de la méthode capture recapture, aussi appelée méthode de Petersen ou indice de Lincoln. Plusieurs variantes ont été expérimentées afin de trouver la façon de faire la plus efficace et la plus exacte. Voyons voir la petite histoire de l’inventaire de l’ours noir.

La méthode capture recapture… le nom le dit, il faut capturer un certain nombre d’ours, les marquer, les relâcher, les capturer à nouveau et ce, sur une période de 2 à 3 ans, ouf! Un ours, c’est pas mal plus gros qu’un mulot! Intelligente, cette bête est capable d’apprendre à éviter les engins de capture. De plus, l’ours se déplace beaucoup, sur de grandes superficies et il peut quitter le territoire à l’étude. Les femelles avec oursons sont plus difficiles à capturer.

Le piégeage de l’ours est effectué à l’aide d’un collet à patte. Tous les pièges sont visités une fois par jour. Les ours piégés sont immobilisés à l’aide d’un tranquillisant. Ils sont marqués avec une étiquette à l’oreille et par un tatouage sur la face interne de la lèvre inférieure. Il faut répéter ce travail à 3 reprises durant 3 années différentes. On recueille les données et à l’aide de la formule de Petersen : N = MC/R on obtient un estimé du nombre d’ours de cette population.

M = nombre d’ours différents capturés et marqués au départ;

C = nombre total d’ours recapturés

R = nombre total d’ours marqués qui sont recapturés

On évalue la proportion d’individus marqués. Plus elle est élevée, moins grande est la population et vice-versa. Il en faut du temps et de l’énergie pour mener à bien un projet d’inventaire avec cette méthode. Comment faire autrement?

La méthode des traceurs radioactifs

Un traceur est un élément ou un composé chimique que l’on peut identifier facilement et « suivre ». L’élément utilisé est le 65Zinc. Une fois injecté à un ours capturé, il se diffuse dans les organes et les tissus de l’animal, puis est libéré lentement dans l’urine et les excréments (fumées). Une fois marqués de cette façon, les ours sont remis en liberté. Les fumées récoltées dans l’aire d’étude remplacent les ours recapturés (C). Les fumées qui contiennent de la radioactivité équivalent aux ours marqués recapturés (R). Il ne reste plus qu’à estimer la population en appliquant la formule de Petersen.

Cette méthode évite d’avoir à recapturer des ours. Malgré la démonstration que cette méthode était sécuritaire pour le personnel, les ours, les consommateurs de viande et l’environnement, elle a été abandonnée.

Le marquage biologique à la tétracycline

Une autre variante de la méthode de capture recapture est le marquage à la tétracycline.

La tétracycline est un antibiotique qui a la propriété de laisser une trace jaune fluorescente sur les os et les dents. Il s’agit de disposer sur le terrain des appâts de viande qui contiennent des capsules de tétracycline entourées de bacon, pour éviter qu’elles ne soient endommagées par la pluie. Les appâts sont distribués en été, avant l’apparition des petits fruits. Ils sont installés là où les ours circulent de façon naturelle. Les techniciens visitent les sites d’appâtage 10-14 jours après leur installation.

Dans cette méthode, il n’est pas nécessaire de capturer des ours. Le nombre d’ours marqués correspond au nombre d’appâts contenant de la tétracycline qui ont été mangés par les ours. Il faut donc s’assurer que c’est bel et bien un ours qui a mangé l’appât. Il faut reconnaître les signes laissés sur place. Les traces de griffe sont importantes et on doit mesurer l’espacement entre les griffes pour bien identifier l’animal.

Par la suite, la collaboration des chasseurs et des piégeurs est essentielle. Suite à la récolte d’un ours, ils font parvenir aux biologistes des dents et des bouts de côtes. Il s’agit alors de détecter la présence de la tétracycline. On utilise un microscope spécial disposant d’un éclairage à l’ultraviolet qui fait ressortir les marques fluorescentes du produit.

Une fois de plus, on applique la formule de Petersen modifiée en évaluant la proportion de dents et de côtes qui portent des traces de tétracycline.

Cette méthode a été développée au Minnesota. Elle n’est pas utilisée chez nous.

Les marqueurs génétiques

Le dernier cri en matière d’inventaire est l’utilisation de la méthode de capture recapture à l’aide de marqueurs génétiques. Il n’est pas nécessaire de capturer les ours et de leur placer des étiquettes, ce sont les poils qui sont prélevés.

Un enclos en barbelé est disposé devant un appât de telle sorte que l’ours laisse des poils sur le barbelé en essayant d’atteindre l’appât. Les racines de poils contiennent de l’ADN. Ne reste plus qu’à identifier l’individu qui a visité l’enclos. On peut même déterminer le sexe de l’animal!

Comme le dit l’expression : « On n’attire pas des mouches avec du vinaigre », voici une partie de la liste du matériel qui a été utilisé pour attirer les ours lors d’un inventaire en Abitibi.

3 tonnes de gâteaux

1-45 gallons de miel brun

100 kg de mélasse agricole

100 kg de confiture

30 bouteilles à base d’odeur de fruits

30 bouteilles de leurre à base d’huile animale

500 chaudières remplies de chair, de gras et de sang de phoque

750 chaudières modèle carré incluant le couvercle

sans compter les mètres et les mètres de fil barbelé!

En conclusion

L’estimation de la population d’ours est basée sur les inventaires réalisés au cours des années précédentes dans différents territoires, principalement des parcs et réserves du Québec, et des simulations mathématiques. Il y a 70 000 ours noir, après les récoltes par la chasse et le piégeage.

Les chasseurs et les piégeurs contribuent à nous renseigner sur le niveau de la population d’ours noir. L’enregistrement de la récolte demeure la principale source d’information sur l’évolution des populations. Les biologistes analysent les variations dans la récolte par zone de chasse.

Nous devons améliorer nos connaissances sur l’ours et les outils de suivi des populations. Il n’y a pas de programme d’inventaire récurrent qui permette de vérifier l’évolution des densités au niveau des zones de chasse. Le ministère des Ressources naturelles et de la faune complètera le développement d’une méthode d’inventaire permettant de mesurer les populations à l’échelle d’une zone de chasse.

As-tu des idées pour mettre au point une méthode d’inventaire de l’ours noir?