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Bâtir une relation de confiance avec le public (2e partie)

Pascal Lapointe, le 10 août 2010, 12h15

Admettons, donc, comme je l’ai dit dans la 1ere partie, que pour se « reconnecter » avec le public, les scientifiques n’aient pas seulement besoin de mieux vulgariser (ce serait trop facile si c’était juste ça) mais aussi de bâtir une relation de confiance. Comment peuvent-ils faire ça?

Dans le contexte des changements climatiques, ça veut dire être proactif. Parce que l’autre camp, lui, est très volubile, il est même bruyant et surtout, il est beaucoup plus efficace.

Mais bâtir une relation de confiance avec le public, se rapprocher du public, comprendre qui est le public, c’est une réflexion qui n’a pas attendu la controverse sur les sciences du climat, écrivait récemment Sheila Jasanoff, spécialiste des « études sur la science et la technologie » (science and technology studies) à l’Université Harvard, sur le blogue du journaliste Andrew Revkin :

C’est une question que ceux qui étudient les controverses scientifiques ont documenté depuis plus de 30 ans. Pourquoi a-t-il fallu tant de temps (...) pour se rendre jusqu’aux universités américaines et atteindre la communauté scientifique au sens large? Pourquoi est-ce traité maintenant comme une nouvelle? Est-ce que cela pourrait être parce que la science a de la difficulté à entendre certains types de messages, qu’ils proviennent des publics ou des autres disciplines académiques?

Nature, dans un reportage qui accompagnait l’éditorial que je citais dans la première partie de ce texte, donne quatre exemples de comportements « proactifs ».

1) L’attaque frontale. En avril, le climatologue Andrew Weaver, de l’Université de Victoria, en Colombie-Britannique, a déposé une poursuite en libel contre le quotidien The National Post, accusé d’avoir déformé les faits à répétition concernant son travail et le climat. En mai, l’Université de Virginie a décidé de contester en cour la légitimité d’une enquête du procureur républicain Kenneth Cuccinelli sur les subventions reçues par un de ses chercheurs.

2) Le partage des données. Puisqu’une partie du climategate a tourné autour de données soi-disant cachées, allons vers l’ouverture totale. Toutes les données, accessibles à tous, et gratuitement. Reste à trouver des arrangements avec les revues qui publient ces résultats.

3) La vulgarisation. Cet exemple-là, on le connaît, le site de l’Agence Science-Presse fait régulièrement état de nouvelles expériences entreprises par des scientifiques pour communiquer.

Mais Sheila Jasanoff met en garde, dans l'article de Nature, contre la vision naïve qui veut que « les doutes du public et le manque d’action politique sur les changements climatiques puissent être résolus simplement par un transfert de connaissances ». D’où sa suggestion, qui est le dernier exemple :

4) L’État. En santé et en environnement, beaucoup de pays occidentaux ont mis en place des processus de régulation qui font appel aux réactions du public. Et qui incluent des scientifiques sur leurs comités. Ces processus pourraient devenir des lieux de dialogues où ces scientifiques seraient à même d’écouter les inquiétudes du public, et essaieraient de les comprendre.

Que ces exemples soient des recettes ou non pour bâtir une relation de confiance, nul ne le saura avant des années. Mais une chose est certaine, c’est dans ce type d’environnement, tumultueux à souhait, qu’il faut repenser la place du journalisme scientifique, la place de la science dans les médias. Le vieux modèle, hérité des années 1950 à 70, qui consistait à dire aux scientifiques « parlez aux journalistes, informez-les », est dépassé.

Ce blogue tentera d’explorer cet environnement tumultueux. Vos réflexions seront indispensables pour le faire avancer. À quelles questions faudrait-il s’attaquer d’abord, à votre avis?

2 commentaires

Portrait de Opinio juris

À mon avis, le premier comportement proactif (joliment surnommé « Attaque frontale ») est peu efficace dans le contexte sociojuridique actuel. D'abord, cette « solution » est excessivement coûteuse. Ensuite, elle ne garantit aucun impact social, aucune visibilité médiatique, aucune représentation positive de la Science. Rappelons qu'à peine 10 à 15 pour cent des litiges aboutissent devant les tribunaux (les autres se réglant à l'amiable, en médiation ou en arbitrage). Au surplus, les sagas médiatiques reliées aux poursuites judiciaires ont une prévalence extrêmement faible. Bref, à mon avis, l'attaque frontale en Cour n'est vraiment pas un comportement proactif à adopter pour un scientifique. C'est un processus coûteux, long et proposant des retombées incertaines et de toute manière bien plus personnelles que sociales.

Quant aux trois autres comportements, je les crois franchement plus efficaces!! Il faut par contre peser le ratio partage social / bénéfices personnels potentiels dans le cas du partage des données (brevets?).

Pour conclure, contrairement à Madame Piron, je crois que le quatrième comportement proactif proposé par Nature comprend cette fameuse dimension politique associée à la Science. L'explication de Madame Piron est cependant plus élaborée et fort intéressante. Mais... pour démocratiser la Science, il faut d'abord s'assurer que l'élitisme « scientifique » (pour ne pas dire, de certains scientifiques) représente une opinion nettement minoritaire.

Jean-Raphaël Champagne

Portrait de fpiron

Cette réflexion est intéressante, mais elle néglige la dimension politique de la science, si magistralement analysée par le grand livre de Jean-Jacques Salomon, Les scientifiques. Entre savoir et pouvoir, publié en 2006 aux éditions Albin Michel (dimension politique au sens de "relative aux rapports entre les citoyens d'une Cité" et non de "de dépendance face aux politiciens"). Le fossé entre les scientifiques et la société civile ou le fait que le journalisme scientifique soit depuis toujours à sens unique (des chercheurs vers le public) ne sont pas des contingences, mais des symptômes du statut social et politique de la science dans les sociétés contemporaines. Ce que Foucault, entre autres, appelait le "pouvoir de véridiction" (de dire le vrai) ou le "privilège épistémologique" (la revendication d'un accès privilégié à la vérité) des scientifiques est un outil précieux de légitimation d'une décision politique ou économique. Les décideurs ne cessent d'ailleurs pas de constituer des comités d'experts pour toute décision à prendre: si le rapport des experts avalise leur choix, ils pourront revendiquer la scientificité/qualité de leur décision, alors qu'à l'inverse, ils enverront le rapport aux oubliettes. Préserver le privilège épistémologique des chercheurs est donc un enjeu politique essentiel (y compris pour de nombreux chercheurs qui y trouvent leur compte), si bien que le fossé entre science et citoyens "non-décideurs" n'apparaît alors que comme un détail... qui n'intéresse que des romantiques ou des rêveurs, jusqu'à ce qu'un scandale ou une controverse renverse (brièvement) la vapeur. Le dogme de l'économie du savoir ne fait que renforcer la nécessité de confirmer le pouvoir de véridiction des chercheurs (mesuré parfois par le nombre de leurs publications et de leurs subventions) puisqu'ils deviennent des acteurs essentiels de la stratégie économique des gouvernements... La création d'une Commission citoyenne de la recherche scientifique au Québec vise à proposer une autre forme de rapport entre les chercheurs et les citoyens: une collaboration dans le but d'harmoniser la recherche scientifique publique avec les valeurs collectives et la conception du bien commun des citoyens. Le journalisme scientifique peut jouer un grand rôle dans l'appui à ce projet!