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Le scientifique, un citoyen? (1)

Pascal Lapointe, le 26 octobre 2010, 14h00

Pourquoi si peu de scientifiques sont-ils engagés socialement? Probablement pour la même raison qui fait que, lorsqu’un média parle de l’engagement social... il oublie les scientifiques!

C’est bien connu, on aime accuser les scientifiques de ne pas assez sortir de leur tour d’ivoire. Même pour faire un timide premier pas à l’extérieur, par exemple en intervenant dans la page Opinions de leur quotidien local. Et ce n’est pas une accusation injuste : ils sont effectivement très peu présents sur la place publique.

Seulement, c’est comme le tango, ça prend deux partenaires : les médias ne sont pas très chauds à l’idée de faire appel aux scientifiques —et je ne parle pas ici de l’entrevue classique, usée à l’os, liée à la recherche qui vient de paraître dans Nature ou Science, mais de l’appel à l’intellectuel pour avoir son opinion sur un sujet d’actualité. Ou pour le faire participer au débat de l’heure. Bref, pour l’entraîner sur la pente (savonneuse) de la discussion politique.

Dans sa chronique « Éloge de l’engagement », le journaliste Stéphane Baillargeon du Devoir, en donnait un exemple. « Savant, militant et bête à média, c’est donc possible? », ironisait-il. Sauf que par « savant », il pensait exclusivement à des gens de sciences sociales. Jean-François Lisée et Joseph Facal. Pierre Bourdieu et Guy Rocher, qui refusent de « séparer la compétence académique de l’engagement ». Bravo pour eux. Mais pourquoi ne pense-t-on jamais à citer aussi des scientiques?

Je vous l'accorde, ils ne sont peut-être pas nombreux, mais ce n’est pas comme s’il n’existait qu'Hubert Reeves. Nous réussissons à en trouver régulièrement pour l’émission Je vote pour la science. Il y en a qui écrivent des livres, d’autres qui bloguent. Et la semaine dernière, au congrès sur les politiques scientifiques canadiennes, au moins deux panels étaient spécifiquement consacrés à diverses formes d’engagement social des scientifiques.

Mais dans les médias —et pas juste eux: dans la société, tout autour de vous, si vous n’êtes pas scientifique— on l’oublie. Le même genre d’oubli dont je parlais dans le billet précédent, qui nous fait considérer normal de consacrer un long article au Nobel d’économie, même s’il est incompréhensible, mais rien du tout au Nobel de chimie, parce qu’il est incompréhensible.

Le lien entre tout ça: sciences sociales, good, sciences, bad. Le public s’attend à ce que le politologue ou l’économiste ou le sociologue soient sur la place publique. Les médias en redemandent. Mais pas le physicien ou le biologiste. Un réflexe qui tire ses racines dans cette vision surannée d’un scientifique condamné à vivre en retrait de la société. Autrement dit, le mythe de l’intellectuel enfermé dans sa tour d’ivoire se perpétue, en partie parce que ceux-là même qui critiquent la tour d’ivoire contribuent à l’entretenir.

Dans la 2e partie: l'implication sociale, une obligation morale?

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Les autres textes de ce blogue sont ici.

6 commentaires

Portrait de Khalil A.

"Le lien entre tout ça: sciences sociales, good, sciences, bad."

I think this pushes it too far. The media may, as you say, talk more about the social sciences but that doesn't mean that they take the nature sciences as "bad." Scientists should stop thinking that they are being antagonised by everyone. Instead they should start doing something about it. You, yourself mention that scientists do not take enough initiative to propagate the science they are working on or are knowledgeable about. Well, it's high time they do make an effort. With the Internet, scientists do not need the traditional media to get their word across. If they do stand up and start talking about science, even the traditional media will be forced (or be more intent) to give scientists a voice. Possibly because, the general public would want scientists to have a voice.

Portrait de ydutil

There is a myth that scientist are not doing their part to propagate scientific knowledge. This is not true. Studies have demonstrated that most scientist participate to popularization of science on a regular basis. The key problem is one of symmetry. You are going to see scientist taking course of communication, law or management. But, I have never seen the opposite. I dont mean taken edulcolorated version of science courses know on the the vocable "... for poets". I mean I have never seen someone taking a typical science course, with the typical level of a science. But, you will easily see the opposite, scientist taking normal course of management or psychology.

Portrait de pascal

@Yvan: Attention, les études qui concluent que "la majorité des scientifiques font de la vulgarisation", sont sujettes à caution. Soit elles parlent de "communication" (plutôt que "vulgarisation") au sens très large du terme, soit leur définition de "sur une base régulière"' peut se résumer à une entrevue accordée à un journaliste pendant l'année.

Ceci dit, ce serait bien, effectivement, que "les autres" doivent eux aussi acquérir un minimum de culture scientifique avant d'avoir quitté l'université.

@NotScientific: With the Internet, scientists do not need the traditional media to get their word across. Sure. Maybe you will be interested by the second part of this post: http://www.sciencepresse.qc.ca/blogue/2010/10/29/scientifique-citoyen-2

Portrait de ydutil

Pascal, si un scientifique donne une entrevue en un an ou va dans un école, il a fait sont travail de communication pendant l'année. Ce n'est pas une question de volonté. De plus, si les organismes subventionnaires et tes patrons ne s'intéressent qu'aux nombres de publications que tu as écrites, de contrats que tu as obtenus et de cours que tu as préparé , à un moment donné, il faut faire des choix.

De plus, si les journalistes ne t'appellent pas, tu ne donneras pas d'entrevue. Ce n'est pas la travail du scientifique de courir après les entrevues. De plus, dans bien des cas, le scientifique n'est pas libre de parler. Par exemple, tu ne trouveras pas grand monde pour parler contre Hydro-Québec et Gaz Métro dans le domaine de l'énergie au Québec. Tu n'as pas intérêt à déplaire à une pharmaceutique si tu est un biochimiste. Et, n'espère pas que ton université va te protéger; elle reçoit d'importantes donations de ces mêmes entreprises.

Portrait de pascal

En tant que journaliste, je trouve ça quand même trop, que de dire que « la majorité des scientifiques font de la vulgarisation sur une base régulière », si on inclut dans cette majorité tous ceux qui n’ont accordé qu’une entrevue dans l’année à l’hebdomadaire de leur université.

Mais tu touches là du doigt à une partie du fossé entre scientifiques et journalistes : les deux n’ont pas les mêmes attentes face à ce que « communiquer la science » veut dire, et les deux connaissent très mal le travail de l’autre.

Quant au fait que le déficit de communication des scientifiques ne soit pas juste à cause d'un manque de volonté, cela va de soi. Je pensais l’avoir souvent écrit, mais ce blogue est encore jeune. N'hésite pas à me suggérer des lectures.

Portrait de ydutil

Bah, je te dirais que cela tiens essentiellement au discours classique des deux solitudes. Si les scientifiques vont s'intéresser aux affaires publiques, on voit rarement des gens faire le chemin inverse. De même, il y a une forte résistance à injecter des méthodes "scientifiques" dans certains domaines. Par exemple, aucun politologue ne reçois une formation en théorie du choix social. Ce qui me semble essentiel. Les journalistes entre autre n'ont pas le réflexe de contacter des scientifiques pour avoir leur opinion. Je dirais même plus, ils ont l'impression qu'il n'ont pas d'opinion.

Je donne en exemple la question des gaz de schiste. Cela a pris un méchant bout de temps avant que les géologues québécois soient consultés. Pendant, ce temps la machine médiatique s'abreuvait aux sites web des opposants américains.