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Mais qui conseille les politiciens?

Yvan Dutil, le 20 février 2011, 10h37

En complément de ce billet sur la relation de l'administration avec la science, j'aimerais ajouter mon grain de sel en reproduisant une lettre que j'ai fait parvenir aux médias, il y a quelques jours. Étant donné le nombre de réactions qu'elle a suscitées, elle semble mettre le doigt sur un problème important.

© Stephen Finn | Dreamstime.com

Le dossier du transport des déchets nucléaires sur le fleuve Saint-Laurent me donne froid dans le dos. Pas parce que je crois que ce transport est dangereux. J'ai les compétences techniques nécessaires pour comprendre la documentation et les risques associés. Et, tout ce que j'ai lu ne m'inquiète pas. Là n'est pas la source de ma frayeur.

Ce qui me fait vraiment peur, c'est que cette panique n'est qu'une d'une longue série de situations similaires qui ne font qu'illustrer l'incompétence de la classe politique en science et en technologie. En soi, ce ne serait pas si mal si elle reconnaissait son ignorance et allait chercher de l'information chez des experts et d'en tenir compte, mais ce n'est pas le cas.

En effet, dans la plupart des pays développés, la classe politique dispose d'une équipe de scientifiques dont le travail est justement de les conseiller. Ainsi, la bibliothèque du Congrès américain dispose d'un service de recherche spécialisé à cet effet. Le Parlement britannique et le Sénat français disposent des mêmes ressources. Dans tous les cas, les documents sont publics et reconnus pour leur impartialité. De plus, les chefs d'État ou de gouvernement disposent de conseillers dans leur cabinet. Ainsi, Barack Obama n'a ni plus ni moins que deux Prix Nobel de physique dans son entourage immédiat. Alors, qu'en Chine huit des dix dirigeants politiques les plus influents ont une formation en science et en technologie.

Au Canada, il y a effectivement un conseiller scientifique, mais son mandat se limite à conseiller le gouvernement en matière de politique scientifique. Le Québec vient de créer un poste similaire avec les mêmes fonctions. Pire, lorsque l'on consulte les scientifiques, souvent on rejette leurs recommandations. Ainsi, les recommandations de la Société Royale du Canada sur les organismes génétiquement modifiés n'ont pas été suivies; pas plus que celle des fonctionnaires de Pêches et Océans sur les quotas de pêche.

Au Québec, il apparaît dans de nombreux débats publics que les décideurs politiques ont été insuffisamment informés avant de prendre leur décision. Dans le monde technologique où nous vivons, cette situation est totalement inacceptable.

5 commentaires

Portrait de fpiron

Le problème n'est pas que les décideurs politiques ne sont pas informés : ils le sont certainement, même si ce n'est pas par des prix Nobel. Ils le sont par exemple par les nombreux agents de recherche et de planification qui travaillent dans les ministères et dont le mandat est précisément de conseiller les décideurs. Formés à l'université, souvent détenteurs de maitrise ou de doctorat, rien n'indique que ces agents ne font pas leur travail. Au contraire, ils le font probablement de manière beaucoup plus précise et rigoureuse que des prix Nobel débordés de travail ou de sollicitations médiatiques... Votre texte exprime une indignation que je partage face à certaines décisions politiques, mais il repose sur une conception déformée de l'objectivité de la science. Pensez-vous vraiment que les scientifiques qui entourent le Président Obama sont totalement"purs", dénués de toute intention politique, et ne font que songer au bien commun, sans aucun agenda personnel ou politique? Pensez-vous que les élus s'entoureraient de scientifiques qui ne partagent pas leur position sur les grands dossiers controversés de l'heure? Croyez-vous que Jean Charest nommera comme scientifique en chef un chercheur critique de l'économie du savoir, des biotechnologies ou de la politique gouvernementale du nucléaire? Connaissez-vous le phénomène des "portes tournantes" où un scientifique passe du gouvernement à l'industrie au gouvernement, et ainsi de suite, sans qu'on sache s'il défend davantage l'intérêt public ou l'intérêt de l'industrie? Si vous lisez le billet récent sur Tuskegee, vous verrez que les plus hautes instances de l'État en matière de recherche sont loin d'avoir des positions éthiques acceptables et que, parfois, il vaut mieux que les élus ne les écoutent pas. Ce qui se passe à Santé Canada en ce moment est très triste à ce sujet: l'industrie est de plus en plus "partenaire" de toutes les décisions, au détriment de la voix des citoyens indépendants, non affiliés à l'industrie.
Les scientifiques forment un groupe disparate qui n'ont en commun que leur statut social. Certains sont de droite, d'autres de gauche et leurs valeurs transparaissent inévitablement dans leurs travaux: non pas dans la rigueur scientifique de leur travail, mais dans le choix de leur sujet de recherche et même de leur discipline. Ils ne sont pas immunisés contre le désir de pouvoir et de prestige, loin de là! Heureusement que certains, comme Shiv Shopra et bien d'autres lanceurs d'alerte sont capables de faire passer le bien commun et la justice avant toute autre considération.
Ce qu'il faut espérer, c'est que les citoyens québécois et canadiens réaliseront leur pouvoir d'exiger plus de transparence dans les relations entre la science et l'État: ils doivent savoir comment sont prises les décisions, comment sont choisis les experts consultés, comment sont préparés les dossiers d'information dans les ministères, etc. Que la science arrête d'être une boîte noire, voilà qui garantira des décisions politiques plus proches des valeurs de la société.

Portrait de ydutil

De par mes contacts avec de nombreux fonctionnaires, je peux affirmer sans aucun doute que les politiciens ne sont en général pas conseillés par des scientifiques lorsqu'ils prennent des décisions.

Le mécanisme de prise de décision est typiquement le suivant:

1-Un lobbyiste ou un copain vient voir le ministre ou un de ses adjoints. Le ministre est content et fait une vérification sommaire avec ses attachés politiques qui lui confirme que c'est un projet vendable. Ensuite la machine part.

2- Quelque part dans le processus, un fonctionnaire avec les compétences techniques nécessaires (et souvent minimales) évalue le dossier. Si le projet fait du sens tout va bien et l'histoire s'arrête là. Sinon...

3- Le fonctionnaire donne un avis technique négatif. Le dossier remonte la hiérarchie jusqu'au ministre, redescend la hiérarchie jusqu'au fonctionnaire après avoir été légèrement amendé. Si le fonctionnaire ne plie pas devant le politique, le dossier fait quelques allez-retours avant qu'un cadre impose son imprimatur à moins que ce ne soit totalement absurde.

C'est typiquement le quotidien d'un scientifique travaillant au gouvernement provincial ou fédéral. Et par scientifique, je ne parle pas de sociologue ou d'économiste, je parle de biologiste, d'ingénieur, d'informaticien, bref des gens qui se basent sur des faits durs. Des copains qui se sont fait représenter 10 fois le même projet qui violait des lois de la physique, j'en ai plusieurs. Des histoires du genre "Cela fait 10 ans que je travaille au gouvernement et c'est la première fois qu'ils nous écoutent." J'en ai entendu des dizaines.

La seule priorité de la classe politique et de leurs conseillers est l'image. Le reste est totalement sans importance.

Portrait de pascal

lls le sont par exemple par les nombreux agents de recherche et de planification

Oui, mais la majorité de ces gens ont une formation en sciences sociales, en droit ou en administration. Où est la science?

Pensez-vous vraiment que les scientifiques qui entourent le Président Obama sont totalement"purs", dénués de toute intention politique, et ne font que songer au bien commun, sans aucun agenda personnel ou politique?

En comparant la situation actuelle à Washington, je ne crois pas que la question soit là. Avoir l'expertise de scientifiques est mieux que pas de scientifiques du tout.

Les scientifiques forment un groupe disparate qui n'ont en commun que leur statut social. Certains sont de droite, d'autres de gauche

Certes, mais curieusement, les sondages tendent à démontrer qu'aux USA (pas vu l'équivalent au Québec) les scientifiques sont beaucoup plus à gauche. Ne confondez pas avec les économistes... :-)

Portrait de fpiron

Oui, je suis d'accord, il y a une grande tradition de gauche parmi les scientifiques (un sujet pour Je vote pour la science !), mais il y a aussi des chercheurs qui, sous l'impulsion de l'économie du savoir promue par les politiques publiques, se transforment en capitaines d'industrie et finissent par parler davantage d'investissements et de rentabilité que de justice et de préservation de la paix. Ces chercheurs ont bien plus appris à faire des plans d'affaires qu'à dialoguer avec leurs concitoyens non experts et non industriels! Or ce sont eux qui reçoivent des prix, qui sont valorisés par les médias, qui servent de modèle aux jeunes chercheurs, etc. Comment croire que ces "leaders" ne développent pas une pensée qui tend à privilégier le "nouvel esprit du capitalisme" (et l'industrie) par rapport aux autres postures politiques qualifiées de "naïves"?
Lors de mon arrivée comme professeure-chercheure à l'Université Laval, le vice-recteur à la recherche nous a proposé une métaphore surprenante, mais efficace: il nous a expliqué que les jeunes chercheurs étaient comme des joueurs de football en plein match. S'ils réussissent à décrocher le pactole (=attraper la balle), il faut qu'ils le conservent à tout prix, quitte à écraser tous ceux qui les entourent. Pas un mot sur la responsabilité sociale, l'engagement dans la communauté, la critique du pouvoir et autres idéaux qui ont pourtant mobilisé de nombreux chercheurs il y a 40 ans. Lisez les plans de développement de la recherche dans les universités québécoises... C'est de la planification stratégique dans un contexte de compétition et non le fruit d'un débat collectif sur les priorités de la recherche pour la collectivité. Comment attendre des chercheurs qui baignent dans ce climat de travail qu'ils accordent une prépondérance à leur souci du bien commun, quitte à dire la vérité au pouvoir, à ne pas être complaisants?
Heureusement, le colloque "Une autre science est possible" et d'autres mouvements dans la société civile montre que des chercheurs mobilisés avant tout par ce souci et par une conscience de leur responsabilité sociale existent, mais, hélas, qu'il y a peu de lieux publics, au sein de la science ou dans l'espace public, qui les accueillent.

Portrait de ydutil

Florence, le fonctionnement actuel de la recherche écœure les scientifiques. Ce ne sont pas eux qui ont imposé les règles du jeu. Les règles du jeu proviennent d'une vision industrielle de la science. Cette approche permet au gestionnaire de se donner l'impression de maximiser l'efficacité de la recherche. Ce qui n'est vrai que pour certains aspects de cette dernière, mais comme les seuls outils de gestion existants ont été imaginés dans les usines d'Henry Ford, c'est ce que l'on utilise.

Et quand on produit beaucoup plus de diplômes que nécessaire, il est facile de mettre de la pression sur les gens à produire ou mourir. Contrairement à l'économiste ou le gestionnaire, le chercheur peut-être littéralement jeté à la poubelle sans grande possibilité de recyclage. Ce n'est pas parce que le chercheur ne serait pas capable de se réorienter, mais tout simplement parce qu'il vit dans un environnement où cette possibilité n'apparait pas possible aux gens qui examinent son CV.

J'ai des copains qui ont lâché la science et la technologie, juste pour cette raison. La logique est simple: si je perds mon emploi comme scientifique, j'ai très peu de chance d'en retrouver un autre. Or, si je suis gestionnaire, le travail est à la fois plus facile, plus payant et si je perds mon emploi, mon expérience est directement transférable à une autre entreprise.