Tous les ingrédients sont réunis pour faire une manchette. Les difficultés d'apprentissage liées à l'âge seraient dues à l’insuccès du cerveau à éliminer les informations insignifiantes. Le cerveau vieillissant garderait donc intact son potentiel à enregistrer de nouvelles informations. Le lead est accrocheur. Nouvelle scientifique, certes, mais à portée grand public.

Un chercheur réputé dévoile une découverte inusitée dont les résultats prouveraient le maintien des facultés cognitives dans le temps. Le communiqué a été publié sur le fil de presse de l'Association américaine pour l’avancement de la science (AAAS), une source très fiable. Et l’étude vient de paraître en janvier 2013, donc toute chaude encore.

Il doit bien y avoir une technique à l'appui, on est impatient de la connaître. D’autres questions apparaissent naturellement, par exemple quelle est l’échantillonnage de l’étude, son implication, etc.

C’est ici, chers lecteurs, que s’éteint le feu d’artifice pour laisser voir une boîte pleine de pétards mouillés.

Du bonbon à manchettes

La fumée s’épaissit quand on pousse plus loin l'analyse. En partant, on ne trouve nulle part ni dans le communiqué ni dans l'étude quelle technique nous permettrait d'éliminer les vieux souvenirs. On parle aussi d'informations inutiles. Et quand on se pose réellement la question, on ne sait pas trop de quels souvenirs au juste il faut se débarrasser pour améliorer sa mémoire. On a tous appris une citation ou deux d'un auteur célèbre, retenu la date d'un monument historique pendant un voyage. Est-ce que ce sont des informations inutiles? En exagérant la réflexion, la culture générale comporte son lot d'information plus ou moins utile dans l'immédiat pratique. Peut-on les catégoriser comme des informations inutiles, insignifiantes ou vieilles?

Au terme de ses travaux, le responsable de la recherche, le Dr. Joe Tsien, a modifié génétiquement le cerveau des souris pour rendre l'activité neuronale de l'hippocampe, la région du cerveau dédiée à la mémoire, comparable à celle des humains. Le chercheur a pu observer que les souris arrivées à l’âge adulte assimilaient plus lentement l’information. Selon le chercheur, ce ralentissement est dû à l’insuccès du cerveau à affaiblir les synapses, donc à se débarrasser des souvenirs inutiles. C'est vraiment une percée intéressante. Mais on aurait aimé demander au chercheur comment appliquer ces résultats concrètement, quoi faire pour améliorer la mémoire.

Et plusieurs manchettes ont passé la nouvelle sans apparemment avoir posé la question. Le prestigieux New York TimesCBS et Science Daily, pour ne nommer que ceux-là, ont béatement repris la nouvelle telle quelle.

Une remise en contexte aurait été nécessaire. D’autres travaux ont déjà traité la manière dont on peut éliminer les souvenirs et faire de la place pour de nouvelles informations. Par exemple, l'excellent dossier consacré à la mémoire paru dans l'édition du magazine Scientific American Mind. en janvier 2012 fait le point sur la question et a recensé les études les plus importantes sur le sujet. À la une, on y met justement en exergue l'avantage d'oublier pour améliorer sa mémoire.

Dans l’un des textes, on y cite les travaux de Michael C. Anderson de l'Université Cambridge en Angleterre, qui a publié en 2001 les premiers résultats en ce sens. Dans une petite étude, il a notamment démontré comment certains participants avaient réussi à oublier volontairement une association de mots. Depuis, d'autres études sérieuses ont corroboré ces conclusions, notamment celles de Tracy Tomlinson, une psychologue cognitive de l'Université du Maryland.

Maintenant, qu'est-ce qu'on fait de la nouvelle? Dans le cas de l’étude qui nous intéresse, au moins, le lecteur moyen en sait plus qu'avant sur le mécanisme biologique de renforcement de la mémoire et des capacités d'apprentissage. Oui, la découverte est une nouvelle. En soit c'est une avancée importante. Au bout du compte, le lecteur reste sur son appétit.