Par Marie-Eve Lang, lauréate en 2012 du concours Étudiants-chercheurs étoiles (Fonds Société et Culture).

De plus en plus d’études sur la sexualité et sur les femmes misent sur un concept relativement récent en sciences sociales : l’agentivité sexuelle. Le concept fait référence à l’idée de « contrôle » de sa propre sexualité, c’est-à-dire la capacité de prendre en charge sa propre sexualité et de l’exprimer de façon positive. Bref, il fait référence au fait de se sentir « bien » dans sa sexualité. Le concept, fort utile, acquiert toute son importance dans le contexte actuel où les débats sociaux sur l’hypersexualisation ont toujours cours, car il permet, mieux que par bien d’autres moyens, de donner une parole aux jeunes femmes (et à tout autre participant) et de reconnaître leur capacité d'action, leur jugement et la validité de leurs expériences et de leurs émotions. De plus, le concept a le potentiel d’être très porteur : les résultats des recherches qui portent sur l’agentivité sexuelle pourraient concourir, par exemple, à améliorer les programmes d’éducation sexuelle au secondaire ou encore à parfaire les sites Web qui s’adressent aux jeunes.

Mais comme le concept est complexe, il n’est pas facile à appliquer; son utilisation doit prendre en compte une multitude de facteurs, en particulier les contraintes sociales auxquelles les femmes et les filles sont soumises. Imaginez Juliette (prénom fictif), 20 ans. Toujours amoureuse de son premier copain avec qui elle est en relation depuis des années, Juliette estime vivre une sexualité épanouie avec son partenaire. La communication est bien établie, le respect est au rendez-vous… Le seul hic : Juliette n’initie pratiquement jamais les relations sexuelles. « Je prends tellement le contrôle dans les autres sphères de ma vie, que dans la sexualité, je me dis, qu’il prenne toute la place et qu’il décide, ça ne me dérange pas. » Juliette est-elle en « contrôle » de sa sexualité? Est-elle une « agente » de sa propre sexualité?

Pour le savoir, il faut prendre en compte le niveau de contrôle qu’elle souhaite atteindre : souffre-t-elle de ce manque d’initiation? Juliette explique : « Je le connais, mon chum, tsé, je sais qu’il ne fera pas des choses qui vont me déranger. J’en ai la certitude. Je suis à l’aise avec lui. »

Sa situation est dès lors très différente de celle d’Amélie (prénom fictif), 19 ans. Amélie, de son propre aveu, se sent « inhibée » dans sa sexualité. Elle n’arrive pas à communiquer ses désirs à son copain, qui pourtant souhaiterait qu’elle s’implique plus dans la sexualité du couple. « Je serais capable d’atteindre le niveau de contrôle que je souhaite exercer, j’ai ça en moi. C’est juste que maintenant, je ne le fais pas. » Sa crainte d’être laissée par son partenaire – une crainte qu’elle sait exagérée – la paralyse. Elle se place donc plutôt malgré elle en position soumise, n’initie que rarement la sexualité, et peine à se « laisser aller » dans ses rapports sexuels.

Doit-on considérer que ces deux cas sont similaires sur le plan de l’agentivité? Évidemment que non, puisque même si les actes en soi sont similaires, et même si le niveau de contrôle apparent semble égal, l’une des deux n’est pas à l’aise dans cette situation, alors que l’autre vit une sexualité qui semble lui convenir. Le fait de contextualiser les choix et les actes sexuels des participants constitue l’un des avantages certains du concept d’agentivité sexuelle – un atout que l’on retrouve rarement dans les sondages ou les études quantitatives portant sur les activités sexuelles des jeunes. Sans une contextualisation adéquate, on ouvre la porte à un jugement sur les comportements des filles, sans bien comprendre leurs motivations – et donc à une possible « panique morale » comme on en a vu par le passé*.

Pour bien maîtriser le concept, il est important de veiller à ce que l’on n’impose pas indument une vision stricte ou prédéfinie de ce que devrait être une sexualité « saine ». D’un point de vue féministe plutôt libéral, il apparaît souhaitable que les jeunes femmes initient la sexualité et soient proactives, mais en définissant a priori les actes « souhaitables » et « non souhaitables » (comme le fait d’initier la sexualité), on peut imposer sans s’en rendre compte de nouvelles normes aux jeunes femmes : celle d’être sexuelles, par exemple, ou encore d’être toujours certaines de ce qu’elles veulent. De nouvelles normes qui ne sont en rien plus valables que celles où on leur imposait de systématiquement refuser la sexualité!

Concept complexe, vous dites? Très certainement. Mais oh combien riche et utile… Il est à prévoir de le rencontrer de plus en plus fréquemment dans les études à venir!

*Référence: Caron, Caroline. 2009. Vues, mais non entendues. Les adolescentes québécoises face à l'hypersexualisation de la mode et des médias. Thèse de doctorat (Ph.D.) : Département de communication, Université Concordia, 319 p.