Si l’on avait à résumer en une seule phrase ce que sont les sciences dites «cognitives» contemporaines, ce pourrait être ce qu’évoque le titre de ce billet: une quête pour comprendre notre conscience subjective en générant des modèles pour tenter d’en saisir l’essence.

Et comme il s’agit là d’un problème (pour le moins) difficile , il n’est pas étonnant qu’avec les moyens techniques croissants des dernières décennies, moult de ces modèles, chacun se situant dans un cadre théorique plus vaste, ont été proposé et ont suscité débats et controverses. Ont permis, en fin de compte, à la science d’avancer, puisque c’est essentiellement de cela dont elle est faite.

Ce qui m’amène à vous parler de deux choses qui vont creuser ces questions. D’abord, sur une scène plus locale, la reprise des séances de «Parlons cerveau», activité que j’ai le plaisir d’animer à l’UPop Montréal et dont la première présentation, ce mercredi 18 septembre, a pour titre: Modèles et concepts en neuroscience (et fiabilité ou non de nos perceptions) . Il y sera donc question des grands paradigmes des sciences cognitives qui se sont succédé durant le XXe siècle ( behaviorisme , cognitivisme, connexionnisme, systèmes dynamiques incarnés …) et de l’état de mixité de ces modèles en ce début de XXIe siècle.

Cette série de Parlons cerveau (la 4e du genre, les présentations des 3 premières étant toutes archivées sur le site de l’UPop, voir le lien ci-bas) constitue une macédoine de sujets divers incluant des considérations plus philosophiques (sur le libre arbitre ) ou méthodologiques (sur l’imagerie cérébrale ). En plus d’un cours sur les bases neurologiques de ce que vous êtes de faire en ce moment même (sur la lecture!). Vous êtes donc tous et toutes les bienvenues puisqu’aucune connaissance préalable n’est requise. Seulement un peu de curiosité envers l’objet complexe que nous avons entre les deux oreilles…

L’autre chose qui va tout à fait dans le sens du titre de ce billet et qui ratisse beaucoup plus large est ce billet de Deric Bownds de la semaine dernière (voir le lien ci-bas). Il résume à lui seul un peu les deux grands camps qui s’affrontent sur la question de l’explication scientifique matérialiste de notre expérience subjective. Il y a d’abord ceux qui n’y croient pas, du moins avec la science telle qu’on la conçoit aujourd’hui. C’est le cas de Thomas Nagel qui, depuis son fameux article sur « l’effet que cela fait d’être une chauve-souris », pense qu’il doit y avoir un ingrédient autre que physique dans l’explication. Ce que les matérialistes «qui ont toujours leur carte de membre sur eux», comme Bownds, se refusent à admettre.

Bownds qui s’en remet à deux autres philosophes des sciences, Philip Kitcher et Thomas Metzinger, pour réfuter la position de Nagel. Le premier nous renvoie directement au sujet de la première présentation de Parlons cerveau puisqu’il rappelle d’abord comment les sciences ont progressé depuis deux siècles: en élaborant des théories qui permettent de construire des modèles explicatifs que l’on peut ensuite confronter à la réalité. Et ces modèles nous permettent d’entrevoir le fonctionnement de multiples mécanismes spécifiques. En biologie, ces mécanismes ne «sont» pas la vie, mais ils en expliquent certaines fonctions. Ainsi en serait-il de la conscience, que l’on ne doit pas appréhender comme un gros problème unique, mais comme une série de plus petits problèmes spécifiques. L’histoire des sciences ayant montré qu’on ne répond pas nécessairement à la question de départ, mais qu'elle devient souvent moins pertinente à mesure qu'on résout une série de points plus circonscrits. L’avenir de la recherche dans ce domaine, pense Kitcher, en est donc un de décomposition en sous-problèmes et de modèles hétérogènes capables de prendre en compte ces différents phénomènes.

Quant à Metzinger, il nous rappelle que s’il n’y aura toujours qu’un seul type de réalité, matérielle, il y aura toujours deux types de connaissance, celle à la première personne (notre conscience subjective vécue) et celle à la troisième personne ( les corrélats neuronaux de la consciences que l’on peut observer avec des instruments, «de l’extérieur»). On ne peut malheureusement entrer ici dans le détail des nombreuses idées stimulantes de son livre The Ego Tunnel. Simplement terminer en rappelant, comme le suggère Metzinger, que la difficulté d’appréhender la question de la conscience subjective vient peut-être en partie du fait que les processus neuronaux sous-jacents sont «transparents» pour nous. Comme nous n’avons pas accès à tout le travail neuronal des aires visuelles primaires qui analysent la forme et l’angle des lignes d'un objet, mais seulement à la perception globale et immédiate de cet objet, ainsi en serait-il de notre conscience subjective qui n’a pas accès aux décharges de nos neurones, mais simplement au modèle général du monde qu’ils permettent de générer en nous à chaque instant.