Nate Silver avait fait sensation en prédisant par deux fois le résultat des élections présidentielles américaines à l'aide de modèles statistiques bayésiens. Mais l'ouverture récente de son nouveau site, 538, fait polémique, suite au premier billet d'une de ses recrues, Roger Pielke Jr.

Pielke a en effet un historique assez fourni en matière de climatoscepticisme, dont on pourra consulter quelques extraits ici. Il a par exemple récemment violemment critiqué John Holdren, le conseiller scientifique d'Obama, qualifiant sa vision de la relation possible entre la sécheresse en Californie et le changement climatique de «science zombie» (voir ici la réponse de Holdren).

Silver lui-même a déjà par le passé suscité quelques interrogations de la part des chercheurs en science du climat. Michael Mann, le «découvreur» de la courbe en crosse de hockey, avait été assez critique sur le chapitre consacré au climat du livre de Silver, The signal and the noise.

L'économiste Paul Krugman a publié à son tour dimanche un billet, Tarnished Silver, très critique sur le recrutement de Pielke, et plus généralement sur la démarche de Silver lorsqu'il s'attaque à la science. Ce billet résume assez bien la critique de Krugman:

If you think the data are speaking for themselves, what you’re really doing is implicit theorizing, which is a really bad idea (because you can’t test your assumptions if you don’t even know what you’re assuming.)

Si vous pensez que les données parlent d'elles-même, ce que vous faites réellement est de la théorie implicite, ce qui est une très mauvaise idée (parce que vous ne pouvez pas tester d'hypothèses si vous ne savez même pas ce que vous supposez).

Cette remarque de Krugman rejoint cette critique de Michael Mann:

Nate conflates problems of prediction in the realm of human behavior —where there are no fundamental governing 'laws' and any "predictions" are potentially laden with subjective and untestable assumptions— with problems such as climate change, which are governed by laws of physics, like the greenhouse effect, that are true whether or not you choose to believe them.

Nate assimile l'approche prédictive du comportement humain —où il n'y a aucune «loi fondamentale» et où toute «prédiction» est pleine de subjectivité et d'hypothèses non testables— avec l'approche prédictive de domaines comme le climat, où les lois de la physique s'appliquent, comme l'effet de serre, qui est vrai que vous le croyez ou non.

Ces deux points résonnent parfaitement avec le physicien théoricien que je suis: oui, les données «brutes» ne parlent pas d'elles-mêmes, et oui, les lois de la physique sont des guides importants pour interpréter ces données. C'est tout le succès de la physique qui a reposé sur cette approche: Newton a inauguré le mariage entre modèles mathématiques d'une part, et approches expérimentales d'autre part pour décrire le monde. Les uns ne vont pas sans les autres en physique: on réfute et affine les théories en faisant les expériences, et la théorie peut suggérer de nouvelles expériences à faire, dans un cercle vertueux qui a fait ses preuves. Imagine-t-on par exemple découvrir la relativité ou le boson de Higgs par analyse statistique de données bruitées arbitraires? Nate Silver aurait-il pu redécouvrir les lois de Newton par inférence bayesienne Je ne le crois pas: il y a un besoin de conceptualisation et de simplification très physique pour découvrir ces lois, qui contraignent les données de façon parfois très subtiles, comme dans le cas du climat.

Je suis triste et déçu par cette polémique sur le nouveau site de Silver (d'où ce billet ...). Comme Krugman, comme Mann, j'étais plutôt fan de Nate Silver. J'étais ravi de voir son approche mathématique simple prédire les élections à partir d'une analyse fine des sondages. J'ai lu son livre avec intérêt et délectation (oubliant peut-être un peu vite effectivement son chapitre sur le climat). La perspective de voir des tribunes climatosceptiques infondées scientifiquement en une d'un site qui aurait pu être un phare du web scientifique ne me réjouit pas: cela risque de contribuer à la petite musique de fond anti-science, et de créer beaucoup de confusion. Force est de constater encore une fois que quantitatif n'est paradoxalement pas toujours synonyme de scientifique.