Le monde du silence de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, qui a remporté la palme d’or à Cannes en 1956 et l’Oscar du meilleur documentaire à Hollywood en 1957, est un film «répugnant», «insupportable», «une horreur», dénonce le romancier et cinéaste Gérard Mordillat dans les médias électroniques français.

Dans l’extrait de Là-bas si j’y suis, qui a circulé dans les réseaux sociaux durant l’été, suscitant d’innombrables commentaires d’indignation, on voit l’équipe faire sauter un récif de corail à la dynamite pour effectuer un relevé de la faune sous-marine (mille poissons morts). L’équipage de la Calypso poursuit ensuite un cachalot de si près qu’il lui lacère le dos avec son hélice. Comme l’animal saigne abondamment, on l’achève au fusil. Attiré par le sang, un grand requin est, à son tour, massacré à la pelle sur le pont du navire. Sans parler des scènes où les plongeurs malmènent les animaux.

Serge Lepage a vu lui aussi ces images à partir de sa page Facebook et a été choqué. «Dynamiter des coraux et abattre des mammifères marins n’est certainement pas la meilleure façon de transmettre le gout de l’exploration scientifique», fait valoir l’océanographe dont le dernier ouvrage, Découvrir les océans (MultiMondes), a mérité le prix Hubert-Reeves jeunesse en 2015. «Regarder ce film avec nos yeux d’aujourd’hui nous fait réaliser que les mentalités ont beaucoup changé.»

La plupart d’entre nous ignoraient les méthodes de Cousteau, surnommé Le Pacha, qui faisait régner autour de lui un climat de terreur et qui était prêt à tout pour rapporter de bonnes images. C’est probablement ce qui a ébranlé les internautes qui ont pris le temps de visionner l’extrait.

Cela dit, le commandant à la tuque rouge est une figure marquante de la vulgarisation scientifique et il est désormais une légende dans la francophonie. Ancien militaire (il a combattu le nazisme et obtenu la Croix de guerre), il se convertit à l’océanographie et tourne, en 1943, le premier film en scaphandrier autonome. Co-inventeur du détendeur, un outil essentiel à la plongée sous-marine, Cousteau a convaincu élus et industriels de financer ses voyages pendant des décennies. Le monde du silence passe aussi à l’histoire comme le second long-métrage sous-marin en couleur. Un grand nombre d’hommes et femmes de science lui doivent leur premier coup de foudre pour la zoologie. Personnellement, je me rappelle encore de la mélodie accompagnant le générique d’ouverture alors que les reportages du commandant Cousteau étaient diffusés aux Beaux-Dimanches de Radio-Canada. La narration était empreinte de lyrisme et de poésie.

Lorsque l’Association des communicateurs scientifiques du Québec a organisé une conférence soulignant le centenaire de Jacques-Yves Cousteau, en 2010, le public s’est présenté nombreux à la Biosphère de l’île Sainte-Hélène pour y entendre le biologiste franco-algérien Tarik Chekchak. On pouvait constater que la réputation du commandant était demeurée intacte.

Jacques-Yves Cousteau traversera-t-il sa pire tempête d’estime depuis sa mort il y a près de 20 ans? «Il s’en remettra», croit Serge Lepage. Les usagers de la mer n’ont pas toujours eu un code de conduite très rigoureux. «Les marins ont longtemps jeté les bidons de peinture usagés par-dessus bord, ce qui est impensable aujourd’hui. Il en va de même pour l’exploration des mers. On faisait, il y a un demi-siècle, des choses qu’on ne referait plus de la même façon aujourd’hui.»

Mordillat voit dans le titre du film de Cousteau et Malle un caractère «prophétique». «Parce que c'est bien le silence qui couvre aujourd'hui cette destruction massive des récifs de corail, l'extermination des animaux marins, la chasse, la pollution, le cynisme de tous les gouvernements au nom de la science, de la recherche et du profit. Des films honteux comme ça et ignobles, quand on les revoit aujourd'hui, on se dit qu'on a été aveugles.»

Mathieu-Robert Sauvé