En 1902, la cuisine du département de l'agriculture de Washington servait des repas faisant appel aux meilleurs ingrédients possibles. Tout était frais et de premier choix… y compris les poisons qui faisaient partie du menu.

Les « convives » eux, étaient tous des cobayes recrutés par Harvey Washington Wiley, chef du département, pour déterminer l'effet sur la santé des agents chimiques communément ajoutés aux aliments. Il faut dire qu'à l'époque — au « bon vieux temps » — il n'y avait aucun contrôle et l'industrie en profitait pour ajouter n'importe quoi aux aliments pour faire des bénéfices.

La vocation d'Harvey Wiley fut le résultat d'un intéressant concours de circonstances. Professeur de chimie à l'Université de Purdue, en Indiana, il avait entrepris en 1878, un voyage en Allemagne. Son but était de se familiariser avec le polarimètre et son utilisation dans l'étude des sucres. Les sucres d'origine naturelle ont la propriété de faire tourner le vecteur d'un faisceau de lumière polarisé et le degré de rotation dépend de la nature du sucre, d’où son utilité pour mettre en lumière les fraudes.

À son retour aux États-Unis, les autorités sanitaires de l'Indiana lui demandèrent d'utiliser ses connaissances pour détecter l'altération des sucres en vente dans l'État. Il démontra qu'il était courant pour certains marchands d'ajouter du glucose, moins cher, au sucre et au miel pour se faire des bénéfices supplémentaires.

Ces travaux amenèrent le département de l'agriculture des États-Unis à lui offrir le poste de chimiste en chef pour étudier la salubrité des aliments, et en particulier celle des additifs utilisés par l'industrie. Une offre qui tombait à point, car Harvey Wiley venait de perdre son poste à l'université pour des comportements non conformes à ceux attendus d'un professeur… Il lui arrivait de jouer au baseball avec les étudiants et d'utiliser une bicyclette pour se déplacer.

Harvey Wiley eut l'idée de recruter douze volontaires pour tester les différentes substances ajoutées aux aliments. Ces « rats humains de laboratoire » avaient été sélectionnés sur la base de leur physique et surtout de leur « solide appétit ». Ils devaient avoir la réputation « d'être sobre et d'une moralité au-dessus de tout soupçon ». Le nom officiel de l'étude était Tests de table hygiénique, mais un journaliste du Washington Post qui avait eu vent de l'étude lui trouva un meilleur terme The Poison Squad, l'escouade des poisons.

Le but des membres de l'escouade était simple : manger des quantités de plus en plus importantes d'additifs jusqu'à qu'ils en tombent malades. Après avoir démontré que le borax, utilisé pour masquer la viande putréfiée, pouvait occasionner des maux de tête et des troubles d'estomac, l'escouade passa à l'acide sulfurique, au salpêtre et au formaldéhyde. Des ingrédients qui étaient aussi communément ajoutés à la nourriture. Ils démontrèrent en particulier que le sulfate de cuivre, ajouté aux légumes pour préserver leur couleur, était particulièrement dommageable. Il faut dire que le composé était également utilisé comme pesticide.

La campagne d'Harvey Wiley et le dévouement de l'escouade des poisons portèrent en fin de compte fruits. En 1906, le Congrès américain proclama le « Pure Food and Drug Act » et le « Bureau of Chemistry », que dirigeait Harvey Wiley, fut chargé de son application. À cette occasion, l'organisme changea de nom pour devenir le « Food, Drug and Insecticide Administration ». En 1930, le nom fut changé à nouveau pour la version actuelle, « Food and Drug Administration ». Alors que le « Bureau of Chemistry » ne comptait au départ qu'un employé, Harvey Wiley, la FDA a aujourd'hui plus de 15 000 personnes à son service avec un budget de près de 5 milliards de dollars par an.

En 1912, fatigué d'avoir à défendre le « Pure Food and Drug Act » contre les attaques de l'industrie, Harvey Wiley présenta sa démission et prit la direction des laboratoires de la revue Good Housekeeping. Il continua jusqu'à sa mort en 1930, à y défendre les intérêts des consommateurs.

Il est ironique de penser qu'Harvey Wills ait choisi de finir sa carrière dans un magazine féminin, car c'était un misogyne notoire. Comme vous pouvez le voir sur la photo ci-contre, Harvey Wiley avait refusé que des femmes se joignent à son escouade des poisons. D'après lui, les femmes n'auraient pas été à la hauteur, « n'ayant pas les mêmes capacités intellectuelles que les hommes ».