La musique a toujours fait partie de ma vie. Après quelques années de piano et une année de « miaulements de chat » - lire : apprentissage du violon – j’ai toutefois jeté l’éponge musicale, me contentant d’en écouter un peu, beaucoup, passionnément; particulièrement du jazz. Je chante depuis cinq ans dans une chorale parents-enfants, porte ouverte sur l’univers lyrique. Et c’est là que découvert que la fille d’une de mes condisciples goûte la musique – et pas juste avec les oreilles. Cela m’a laissé un gout amer dans la bouche. Pour moi, hélas, la musique ne sera jamais que de la musique !

Mozart, le pâtissier

L’air de la Reine de la nuit – à écouter ici – goûte la lime tandis qu’une autre pièce au piano, lui remplit la bouche de chocolat. Bienvenue dans le monde de la synesthésie, un mélange neurologique des sens qui permet à certains de voir les sons, à d’autres d’associer des couleurs à des lettres ou des chiffres ou encore de goûter la musique.

D’autres aromes peuvent survenir : le kiwi lorsqu’il y a du rythme ou encore la fraise. « Les airs doux ont le parfum de mangue », précise la petite fille. Et plus les notes s’envolent dans l’aïgu, plus la saveur sera acide.

Une mélodie douce et voilà des airs chocolatés... dans le nez. Rien pourtant du côté de la chanson française ou pop. «La musique qui goûte, c’est celle sans paroles ou lorsque je ne les comprends pas, quand cela chante dans une autre langue », précise-t-elle. À l’exception des envolées lyriques qui se gorgent de l’acidité des agrumes.

Oliver Sacks à la rescousse

Le père de « L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau » nous a quitté, il y a peu. Le médecin, professeur de neurologie et de psychiatrie à la Columbia University, écrivain prodigue (Musicophilia, L’œil de l’esprit, Des yeux pour entendre, etc.) et blogueur du New-York Time, Oliver Sacks avait du cerveau une vision toute particulière.

Le neurologue ne prenait rien pour acquis mais plongeait de manière insatiable dans les méandres de la pensée et des sens pour tenter de comprendre les inexplicables déraillements de notre centre de contrôle, le cerveau. C’est grâce à lui que j’ai découvert l’alexia, lorsque le monde de l’écrit nous devient étranger et que lire le journal est comme déchiffrer le serbo-croate.

Tout naturellement, je me suis tournée vers l’un de ses plus récents ouvrages consacré à l’univers des hallucinations : « L’odeur du si bémol » (Seuil, 2014) – la version originale « Hallucinations » a été publiée chez Alfred A. Knopf, en 2012.

Hallucinantes hallucinations

Oliver Sacks ne traite hélas pas principalement de synesthésie dans son livre mais plutôt de toutes les surprenantes hallucinations que nous joue le cerveau : les odeurs fantômes des anosmiques – les personnes sans odorat -, les cas d’autoscopie ou dédoublement de soi, les hallucinations provoquées par le délire ou les drogues ou encore le syndrome de Charles Bonnet - l’apparition de personnes et de formes colorées persistantes en l’absence et diminution de la vision.

Ou encore la capacité d’entendre de la musique dans le silence de son appartement. « Les aires auditives, le cortex moteur, les aires visuelles, les ganglions de la base, le cervelet, les hippocampes et les amygdales. La musique mobilise beaucoup plus de régions du cerveau que n’importe quelle autre activité », souligne à ce propos le Pr Sacks.

Une riche synesthésie fusionne les sens, tout comme la sensation et les concepts. Ce qui arrive parfois dans les états de conscience modifiés. Oliver Sacks rapporte d'ailleurs le témoignage d’un collègue sous LSD : « Les échanges inter-sensoriels sont fréquents et étonnants. On connaît l’odeur d’un si bémol grave, le son du vert, le goût de l’impératif catégorique (qui ressemble à celui du veau) ».

Je connais une petite fille, qui n’a pas besoin de drogues pour ressentir ces sensations. La musique joue des gammes sur son odorat et sa langue, de la lime au chocolat.