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Dominique Dupagne : Laborit pour penser les rapports de domination

Le cerveau à tous les niveaux, le 8 janvier 2016, 13h46

Le site web Éloge de la suite est devenu une telle "caverne d'Alibaba" (dixit un lecteur du site...) que je ne suis parfois plus certain moi-même si j'ai traité de tel sujet ou de tel auteur. Heureusement, il est doté d'un moteur de recherche, outil fort utile dans ces circonstances... Alors quand j'ai eu un doute sur le cas de Dominique Dupagne, j'ai simplement tapé son nom dans le moteur de recherche d’Éloge de la suite. J’ai alors été stupéfait de constater que je n’avais pas encore parlé de lui dans ce site. Il aura fallu qu’une lectrice me signale dernièrement plusieurs de ses interventions où il cite Laborit pour que je me rende compte de cet oubli impardonnable que je vais tenter de réparer aujourd’hui !

Dominique Dupagne : Laborit pour penser les rapports de domination
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Dominique Dupagne : Laborit pour penser les rapports de domination

Car je connais un peu le travail du Dr. Dupagne depuis au moins deux ans alors qu’un autre médecin féru de Laborit avec qui j’ai le plaisir de correspondre, Marc Accadia, nous avaient mis en contact. En relisant nos échanges courriel, je découvre que c’est même ce dernier qui avait initié Dupagne à Laborit. Un « bon move », comme on dit en québécois, puisque Dominique Dupagne est aussi écrivain et hyperactif du web qui ne se gêne pas pour rappeler tout ce que l’on doit à Laborit en terme de compréhension des bases biologiques des comportements humains dans nos sociétés.

Et plus particulièrement dans l’analyse des rapports de pouvoir et des structures hiérarchiques qui, pour le dire comme Dupagne, ont « atteint leur limite » bien qu’ils dominent encore, c’est le cas de le dire, l’écrasante majorité de nos organisations sociales. Dupagne aime alors à rappeler ce que Laborit disait des êtres humains, à savoir qu’ils sont des « machines à dominer l’autres », que cette dominance se fait souvent sous couvert de beaux discours conscients, et que dans l’ignorance totale des motivations inconscientes qui nous poussent à agir ainsi il y a peu de chance que quoi que ce soit ne puisse changer.

C’est néanmoins de quelques pistes d’action pour se détacher un peu de ces déterminismes que propose Dominique Dupagne dans cet entretien vidéo tourné le 5 juin 2014 au 2e Forum Changer d’Ère tenu à la Cité des Sciences et de l’industrie, à Paris. Cité des Sciences et de l’industrie dont, en passant, Laborit avait contribué à la conception en étant sur le jury du concours d’architecture ayant permis ensuite sa construction et finalement, en 1986, l’ouverture de ce "plus gros musée des sciences d’Europe"…

Dupagne était aussi intervenu en 2013 dans un panel organisé au 1er Forum Changer d’Ère cette fois, panel intitulé « L’humain au centre du monde de demain ». Après avoir une fois de plus reconnu l’apport de Laborit sur la question des rapports de dominance, Dupagne montre comment, à travers l’exemple de la « démarche qualité » appliqué au domaine des soins, devient très rapidement un mécanisme de domination en court-circuitant les valeurs humaines de bases essentielles dans les rapports humains. À l’inverse, il donne ensuite l’exemple des « hôpitaux magnétiques », c’est-à-dire des hôpitaux où il n’y a à peu près pas de démission du personnel soignant. Pourquoi ? Parce que les administrations de ces hôpitaux ont décidé qu’en aucun cas ils ne diraient à leurs infirmiers et infirmières comment travailler, qu’ils les laisseraient s’organiser et plus ou moins s’autogérer entre eux. Résultat : ces employé.es aiment leur boulot, savent pourquoi ils font ce qu’ils font, ont un fort sentiment d’appartenance, bref sont heureux et éprouvent du plaisir à faire ce qu’ils font. Tout le contraire de ce que l’on entend en tout cas dans les établissements de santé québécois de plus en plus aux prises avec les avatars du contrôle de qualité

Dans son livre « La revanche du rameur » publié en 2012, Dupagne dissèque ces « machines à broyer l’humain » qui opère la plupart du temps dans une logique langagière manichéenne (le « vous êtes avec nous ou contre nous » de Bush junior…) en faisant fi d’une notion essentielle, celle de la complexité, comme l’explique Dupagne dans cette entrevue :

« A travers mon livre, j’ai tenté d’expliquer ce concept [la complexité] avec des mots simples et des exemples parlant, en puisant principalement dans l’univers que je connais le mieux : la médecine et la santé.

Par ailleurs, l’approche interdisciplinaire est « anticonformiste ». Elle entre en conflit avec notre vision cartésienne du monde. Comme l’ont très bien expliqué avant moi les penseurs de la systémique, nous avons été éduqués depuis notre plus jeune âge à appréhender, penser les choses de manière compartimentée. Que ce soit à l’école ou dans la vie sociale et professionnelle, nous n’apprenons pas à étudier le monde et les objets dans leur complexité, dans leur globalité, c’est-à-dire à la fois dans leur environnement, dans leur fonctionnement, dans leurs mécanismes de régulation ou leurs interactions. »

S’il est facile de noter une résonance évidente avec la pensée laboritienne dans cet extrait, la référence à Laborit devient explicite dans cet autre passage de l’entrevue où Dupagne rappelle l’importance qu’il a eu pour lui :

« Il apparaît que c’est l’instinct de domination, qui est la cause principale de ces mauvais comportements. A ce propos, la découverte des travaux du Pr Laborit a été un vrai choc pour moi ! Ce grand scientifique, qui a inspiré le film d’Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique, ne parle pas de « génétique de la domination », mais il explique que le cerveau est une machine à dominer et que la morale a été inventée pour contrôler la domination exercée par les dominants prédateurs. Mais ceux qui sont en situation de puissance et de domination ont tendance à chercher à contourner les lois et la morale. Le mythe selon lequel une personne qui occupe une fonction sociale élevée serait plus éthique ou plus fiable que les autres a vécu, comme tend à le démontrer les résultats de l’étude américano-canadienne. Dans les faits, ce serait même plutôt le contraire ! »

Il y aurait encore beaucoup de chose à dire sur les travaux de Dominique Dupagne et sur l'influence qu'a eu Laborit sur lui. Je vous référerai simplement en terminant au forum médical Atoute.org qu’il a créé en 2000 et anime depuis. Un site web qui s'intéresse à la santé publique, à l'indépendance de l'information et à l'éthique de la profession médicale avec une attention particulière à la Médecine 2.0 dont Atoute a été l'initiateur en France.

Et je me contenterai de mentionner un article qui y fut publié le 18 novembre dernier, donc quelques jours après les attentats de Paris du 13 novembre, et qui montre que la réflexion éthique de Dupagne peut embrasser des questions complexes comme celle du terrorisme sans tomber dans cette pensée dichotomique guerrière qui, elle aussi, a plus que montré ses limites.

« Nous devons arrêter de nous prendre pour les gendarmes du monde. Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes que nous avons créés. Quelle que soit l’horreur de la violence actuelle, c’est aux peuples eux-mêmes de trouver leur chemin, comme nous l’avons fait dans la douleur après notre propre révolution. Seule l’action humanitaire reste justifiée et indispensable.

Alors oui, bien sûr, nous allons combattre le terrorisme de Daesh. Mais pas avec des avions, ni même avec des troupes au sol. Nous avons fait suffisamment de dégâts au Moyen-orient depuis des siècles.

A l’instar d’autres grandes démocraties, nous avons envahi, massacré, colonisé, exploité, déstabilisé de nombreuses nations arabes ou perses. Nous faisons partie de ceux qui ont enfanté le monstre Daesh à force d’errances stratégiques, de lâchetés et d’actions militaires désastreuses. Nous devons accepter avec humilité cette douloureuse réalité. »

On le voit, Dupagne demeure cohérent et lucide sur cette question, contrairement à bien des commentateurs patriotique se magasinant une place au chaud près du pouvoir. Tout cela n’est d'ailleurs pas sans rappeler cette fameuse réplique de Mon oncle d’Amérique où Laborit, sourire sarcastique en coin, disait :

« La Vendée est ce pays auquel on a imposé la liberté l’égalité et la fraternité, la fraternité surtout, en y faisant 500 000 morts. »