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Les créationnistes sont parmi nous!

MultiMondes, le 17 mars 2016, 10h08

« Bonjour. Je suis étudiant au baccalauréat en physique-mathématique et je suis créationniste. »

Les créationnistes sont parmi nous!
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Cela se passe le 13 mars au Centre humaniste de Montréal où je suis invité par les Sceptiques du Québec à présenter une synthèse de la théorie de l’évolution, sujet de mon dernier livre. À la période d’échange avec l’auditoire, le jeune homme lance au micro cette introduction sibylline. Ma surprise est totale. Il y a longtemps que j’entends parler des créationnistes, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’en avoir un en face de moi. Au Québec, où le créationnisme est marginal par comparaison au reste du Canada, il s’agit presque d’une espèce disparue. Devant ce dodo de la pensée rationnelle, je ne peux m’empêcher de demander ce que signifie être créationniste en 2016. Il me répond sans broncher qu’il croit que le monde a été créé il y a 6000 ans, en six jours. Quelques instants plus tard, il tient tête à un astrophysicien sur un détail de la nucléosynthèse et la naissance des atomes lors du Big Bang (je suis largué); je lui demande comment il concilie des événements qui se sont déroulés il y a 13 milliards d’années dans un monde âgé d’à peine 6000 ans, et n’a pas de réponse à me fournir. Il me reproche plutôt de vouloir détourner l’attention d’une belle joute savante.

Pendant des siècles, on a cru que la Terre s’était formée de façon très rapide, environ 4000 ans avant Jésus-Christ (4004 précisément, selon l’ecclésiastique anglais James Husher). Les océans, continents, montagnes et volcans qu’on voit aujourd’hui seraient donc apparus soudainement et seraient « fixés » dans le temps. On sait, grâce notamment aux progrès de la paléontologie, que le monde est beaucoup plus ancien et changeant qu’on le croyait. Les continents eux-mêmes sont de grands radeaux à la dérive. N’importe quel fossile que vous tenez dans vos mains est plus âgé que le monde des créationnistes. Or, ceux-ci ne reconnaissent pas les consensus scientifiques sur la sélection naturelle et mettent en doute des procédés comme la datation au carbone 14.

Que reste-t-il pour expliquer la nature? Les textes bibliques. Le site de l’Association de science créationniste du Québec, par exemple, explique l’abondance des fossiles de trilobites du Cambrien (une énigme encore irrésolue pour les évolutionnistes) par le dépôt des sédiments produits par le Déluge. Oui, oui, les « 40 jours et 40 nuits » de pluie qui ont noyé la terre et auxquels seuls les passagers de l’arche de Noé ont échappé. Le Déluge, donc, « a rapidement inondé la terre, encapsulant de nombreux animaux dans la boue durant le processus ». Voilà.

Les créationnistes estiment que le monde est organisé de façon « intelligente », ce qui exclut la possibilité que l’espèce humaine soit le fruit du hasard. Quant à la filiation des espèces et des plantes, ils reconnaissent qu’elle relève de la structure de l’ADN, mais celle-ci est si complexe qu’elle doit nécessairement être sortie d’un méga cerveau. De plus, elle n’aurait connu « aucune évolution à travers les millions d’années ». Formée des bases adénine, thymine, cytosine et guanine, la chaine d’ADN est commune à tous les êtres vivants et même aux virus. Les scientifiques s’interrogent depuis longtemps sur les façons dont elle a pu apparaître et progresser. Mais ils ont l’humilité d’admettre qu’ils ignorent plusieurs éléments de l’histoire.

Les créationnistes ont les réponses.

Bien sûr, il y a diverses factions chez eux et ils ne sont pas tous des fondamentalistes. Certains admettent des chapitres entiers du darwinisme – le pape François lui-même a reconnu en 2014 que « l’évolution dans la nature n’est pas incompatible avec la notion de création » -- mais celui-ci est encore considéré comme séditieux dans des écoles en Amérique du Nord. Deux députés canadiens, James Lunney et Rick Nicholls, ont démissionné en 2015 pour protester contre son enseignement qui fait de l’ombre, selon eux, au créationnisme.

Dans la salle du Plateau Mont-Royal où on trouvait une importante concentration d’adeptes de la pensée critique ce soir-là (c’est ce qui unit les quelque 300 membres des Sceptiques du Québec), les quatre ou cinq créationnistes présents étaient prêts à affronter un public hostile. Ils ont été reçus avec respect. Mais on sentait dans les échanges une incompréhension mutuelle.

Et dans l’air cette pensée d’André Gide : « La foi soulève des montagnes, oui : des montagnes d’absurdité. »

Mathieu-Robert Sauvé

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Trois allégories de la montagne :

« Si vous aviez de la foi gros comme une graine de sanve, vous diriez à cette montagne: Va de là à là, et elle irait. ». (Évangile selon Matthieu, XVII, 20).

« La foi ne déplace pas les montagnes, mais place les montagnes là où il n’y en a pas. ». Frédéric Nietzsche, L’Antéchrist, § 51. [voir aussi Opinions et sentences mêlées, § 225)

« La Foi soulève des montagnes ; oui : des montagnes d’absurdité. » André Gide, Feuillets d’automne, 1947. (Dans le Journal)