La forêt boréale québécoise est, depuis 2002, scindée en deux par une ligne imaginaire aux conséquences réelles. Il s’agit de la limite nordique des forêts attribuables.

Au sud de cette ligne, l’exploitation forestière industrielle est permise et régie par le gouvernement. Au nord, la foresterie industrielle est interdite pour protéger un milieu qui ne peut pas soutenir un aménagement durable de la forêt pour diverses raisons (productivité insuffisante, feux trop fréquents, etc.). Les autres activités industrielles (énergétiques, minières, infrastructures) y sont par contre permises – et sont probablement appelées à s’intensifier dans le cadre du Plan Nord.

Lors de son annonce le 5 avril dernier d’un plan d’action pour le caribou, le gouvernement du Québec a indiqué qu’il allait ajuster la limite nordique. Une carte a par la suite été publiée sur le site web du Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) suggérant le nouveau tracé (carte 1). Il s’agit d’une nouvelle majeure puisque cela signifie que de nouveaux territoires seront désormais ouverts à l’exploitation forestière.

Il est difficile d’analyser les impacts de cette modification sans les données scientifiques sous-jacentes à cette fameuse limite nordique. Heureusement, un comité scientifique a révisé la limite nordique assez récemment et produit un rapport, rendu public en octobre 2014. L’objectif de ce rapport était, entre autres, d’évaluer, grâce aux nouvelles données scientifiques, si la ligne de 2002 était appropriée et quelle était la sensibilité écologique du territoire pour l’aménagement durable de la forêt. Le gouvernement s’est d’ailleurs engagé à respecter les recommandations de ce rapport, ce qui est rassurant, à priori... du moment que toutes les recommandations soient respectées !

Placer la charrue avant les bœufs ? Le nouveau tracé de la limite nordique soulève des questionnements importants. La SNAP se réjouit que les territoires à « sensibilité élevée » (en rouge sur la carte 2) aient été retirés de la forêt commerciale. Cependant, toutes les zones jugées à « sensibilité moyenne à élevée » par les scientifiques (en jaune sur la carte 2) seront désormais ouvertes à l’exploitation forestière. Les facteurs de sensibilité varient d’une région à l’autre, ici en lien avec les feux de forêt fréquents, ailleurs en lien avec des habitats trop fragmentés pour supporter une bonne biodiversité, par exemple.

Le comité scientifique sur la limite nordique a clairement recommandé que si des territoires sensibles étaient ouverts à l’exploitation, des stratégies d’aménagement devraient être mises en œuvre pour prendre en considération leur vulnérabilité. Or les stratégies en question n’ont pas été précisées à ce jour, et cela est fort inquiétant. Il semble ici que les choses ne soient pas faites dans le bon ordre : on ouvre le territoire à l’exploitation sans identifier les mesures préventives qui seront mises en place.

Ces mesures de précaution sont particulièrement importantes dans le cas du caribou forestier. Toujours dans le même rapport, les scientifiques ont recommandé qu’une analyse soit effectuée pour les nouveaux territoires ouverts à l’exploitation qui sont utilisés par le caribou, afin de vérifier si l’exploitation forestière contribuerait au déclin de cette espèce déjà mal en point ou compromettrait leur viabilité à long terme. La création d’aires protégées de 1000 et 10 000 km² constitue notre police d’assurance pour la protection de l’espèce. Ces aires protégées font partie des mesures de précaution qui doivent être mises en place près de la limite nordique.

Par ailleurs, le Ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs n’a pas tenu sa parole sur un point : il avait promis que la limite nordique ne serait pas modifiée dans le secteur du lac Evans, afin, justement, de mieux protéger le caribou forestier. Or la limite nordique a été remontée vers le nord, ouvrant de nouveaux territoires à l’exploitation (carte 2, secteur A : la limite existante a été déplacée au nord de la zone en jaune).

Basse Côte-Nord : une réflexion collective nécessaire Finalement, un immense secteur a été ouvert à l’exploitation forestière sur la Basse Côte-Nord (carte 2, secteur B). Les données scientifiques nous disent que les forêts dans ce secteur peuvent supporter un aménagement forestier durable. On peut tout de même se questionner sur la viabilité économique de l’exploitation de ces secteurs extrêmement éloignés des usines actuelles. Pour l’instant, ces forêts sont considérées pour la vaste majorité comme des paysages forestiers intacts, c’est à dire des zones exemptes de chemins forestiers, de coupes et même de perturbations naturelles. (carte 3) Elles sont utilisées depuis des millénaires par la Nation Innue afin de préserver leurs liens avec leur territoire et le caribou, entre autres. Le consentement libre, préalable et éclairé des Premières Nations est devenu une pierre angulaire dans le développement du territoire et cela devra s’appliquer à la foresterie également.

Une réflexion s’impose donc quant au devenir de ces forêts, alors que moins du quart des forêts mondiales sont considérées comme des paysages forestiers intacts. Est-il souhaitable de laisser ces forêts dans leur état actuel? Ou encore de miser sur une exploitation à l’échelle communautaire, à faible empreinte? Chose certaine, c’est une décision qui appartient ultimement aux citoyens et particulièrement aux aux membres des communautés innues qui dépendent de ces forêts. La Nation Innue possède un titre et des droits ancestraux qui définissent nécessairement le niveau de leadership à appliquer sur ce territoire. La recherche de l’équilibre entre les opportunités économiques et la préservation d’un mode de vie et d’un territoire demeure un des principaux enjeux des prochaines années.