Imaginez un monde sans journalistes. Le journal ou le bulletin de nouvelles serait alors préparé à partir des communiqués de presse soigneusement rédigés par les services de communication d’un gouvernement, d’une entreprise ou d’un mouvement de pression.

 

par Luc-Alain Giraldeau, Doyen, Faculté des sciences et Professeur de sciences biologiques, UQAM

Par exemple, nous pourrions apprendre que le sous-sol du Québec cache des quantités importantes de gaz de schiste, facilement disponible à partir de la fracturation hydraulique. Tout cela nous serait méticuleusement expliqué dans un article de journal préparé par les services de communication d’un regroupement d’agences d’exploration minière. En réponse, un groupe de protection de l’environnement publierait un article qui explique que les méthodes d’exploitation de ces hydrocarbures menacent les nappes phréatiques et la qualité de l’eau. Qui dit vrai?

Que saurions-nous des gouvernements et de l’opposition s’il fallait s’en tenir aux déclarations ministérielles et aux agences d’information? Comment, dans un monde pareil, pourrions-nous arriver à nous faire une tête sur les grands enjeux de sociétés? C’est en imaginant le monde totalitaire sans journalistes que j’ai réussi à comprendre mieux leur importance dans le fonctionnement de notre démocratie. Par leur souci des faits et le soin qu’elles (par souci d’équité et pour alléger le style, le féminin ici inclut aussi les hommes) mettent à éclairer plusieurs points de vue, elles arrivent souvent à nous donner une version des faits plus équilibrée, ce qui nous permet de prendre position sur les grands enjeux : être informés.

Le journalisme est une profession exigeante qui demande de posséder une certaine connaissance, une expérience afin de pouvoir mieux exercer son sens critique et éclairer la complexité des enjeux. Ainsi, bien qu’il existe des généralistes, la plupart des journalistes se déclinent en plusieurs spécialités. Des correspondantes étrangères qui se concentrent sur la politique de certaines régions du globe et d’autres sur la politique fédérale, provinciale ou régionale. Pour bien faire leur travail, ces journalistes ont toutes besoin d’une expertise particulière dans le domaine qu’elles traitent. Ainsi, il est normal que la correspondante de Pékin puisse parler le mandarin, connaisse les détails de la vie politique et culturelle chinoise et que celle qui couvre les sports ait des connaissances sur les sports d’équipe, les règles des jeux, l’athlétisme, le fonctionnement des olympiques et ainsi de suite. Envoyer la journaliste sportive couvrir une manifestation politique en Chine serait saugrenu. La qualité de l’information et la crédibilité du média dépendent donc essentiellement de l’adéquation entre l’expertise journalistique et les évènements qui y sont rapportés.

Les journalistes scientifiques existent aussi. Mais leur travail est trop souvent confiné au format magazine spécialisé plutôt que la nouvelle quotidienne. Ainsi, lorsqu’on parle de journalisme scientifique on pense plutôt à Découverte ou The Nature of Things, les émissions scientifiques phares de la télé de Radio-Canada/CBC; ou bien on pense à la revue Québec Science, aux revues françaises Pour la Recherche et Science et Vie. Ce journalisme scientifique a ceci de particulier qu’il traite de science comme d’une activité en soi, en marge de la vie de tous les jours. Ce que l’on rapporte de la science dans ces médias concerne généralement une découverte ou une avancée importante. Un nouveau vaccin contre l’Ébola, ou une nouvelle thérapie efficace pour contrer le VIH ou l’exploit de l’avion « Solar Impulse ». Bref, ces magazines spécialisés regorgent d’articles portant sur la science.

Mais ce qui manque douloureusement, c’est le journalisme scientifique qui aborde des enjeux sociaux fortement imprégnés de science et de technologie. Car, bien que l’activité scientifique soit intéressante en soi, la science va au-delà de la découverte récente et du gadget étonnant. Toute la science, celle du passé comme celle du présent, continue d’exercer une influence sur la construction de notre société. Alors il devient difficile pour une journaliste sans culture scientifique de traiter de manière indépendante et critique des enjeux de sociétés qui, pourtant, sont empreints d’une forte composante scientifique. Je vous explique cela à partir de deux exemples qui touchent mon propre domaine d’expertise, le comportement animal.

La dangerosité des races de chien La tragique affaire du molosse qui a tué une femme dans sa cour arrière a déclenché au Québec à l’été 2016 une frénésie sur les réseaux sociaux à propos de la dangerosité supposée de certaines races de chien. Depuis, le gouvernement du Québec promet de légiférer sur les races de chiens. Il a été question de comportement canin et de races de chiens à la radio, à la télé, dans les journaux. Combien de journalistes scientifiques ont été impliqués dans ces reportages? Pourtant, ne s’agit-il pas ici de comportement animal, d’éthologie? Que savons-nous des races de chien et du lien entre une race et son comportement? Existe-t-il une littérature scientifique sérieuse sur le sujet? Qui pourrait nous le dire? En absence de journalisme scientifique, nous sommes à la merci des déclarations et des communiqués de presse des groupes de pression qui sont tout sauf désintéressés par la chose.

La Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (SPCA) peut-elle être la source réellement crédible pour nous expliquer qu’aucune race de chien n’est particulièrement dangereuse dans la mesure où cette société est d’avance entièrement vouée à la défense des animaux? Les médecins vétérinaires, dont la fonction première est de protéger la santé des animaux, peuvent-ils réellement être des intervenants impartiaux dans ce débat? Devons-nous alors nous tourner vers les associations de propriétaires de chiens? Que dire des déclarations des politiciens qui s’inquiètent certes de la sécurité de leurs citoyens mais aussi de leur prochaine réélection? Pouvons-nous croire que ces intervenants peuvent nous donner des informations équilibrées au sujet des vrais risques posés par les chiens et les mesures efficaces à adopter pour protéger les personnes? Sommes-nous réellement informés comme citoyens? Comment savoir s’il existe un corpus scientifique qui pourrait nous dire si oui ou non il puisse exister un lien entre le comportement du chien et sa race? D’abord combien de chiens sont véritablement de race et que devons-nous faire des chiens bâtards? Cette distinction de race en fin de compte est-elle vraiment utile? Quelle journaliste serait le plus en mesure de fouiller la question et de rapporter les faits de manière crédible et équilibrée? Est-ce la journaliste des faits divers, celle des affaires judiciaires ou bien serions-nous mieux informés par une journaliste scientifique capable de fouiller le monde de la recherche pour en rapporter un portrait équilibré?

Le bien-être animal

Soucieux de la souffrance imposée aux animaux d’élevage, de plus en plus de personnes deviennent végétariennes et certains même, végétaliennes. En effet, il suffit de découvrir les nombreuses vidéos clandestines qui circulent sur les réseaux sociaux montrant les traitements dégradants que subissent des animaux d’élevage pour nous dégouter à jamais de manger de la viande, de porter du cuir, de boire du lait ou même de manger une omelette.

Ces vidéos montrent souvent des cas extrêmes, des dérapages qui ne sont probablement pas le lot de la grande majorité des animaux d’élevage. À partir d’une constatation de souffrance animale, nous pourrions engager une réforme des pratiques d’élevage et des conditions physiques d’élevage afin de réduire la souffrance des animaux. Il est clair que cela aurait des impacts économiques gigantesques sur l’ensemble de l’industrie. Les investissements requis seraient énormes, les éleveurs et les contribuables devraient en assumer une très grande part et sans doute que le prix des aliments serait fortement affecté.

Il est donc clair qu’une préoccupation de bien-être animal peut avoir des conséquences sociétales énormes. Mais comment aborder ces questions de bien-être animal? S’agit-il simplement d’essayer de se projeter dans la tête de l’animal pour tenter de savoir s’il souffre ou non? Cette méthode anthropomorphique est-elle scientifiquement valable, je veux dire par là, nous donne-t-elle une information fiable? Encore une fois, faudrait-il s’en remettre aux déclarations des groupes d’intérêt comme PETA (People for the Ethical Treatment of Animals), la SPCA ou de l’Union des producteurs agricoles ?

Il existe pourtant une science du bien-être animal. La recherche se fait partout en Occident, surtout en Europe mais aussi au Canada. Il y a une façon scientifique d’aborder le bien-être et la souffrance animale. Mais quel type de journaliste serait le plus en mesure de nous en parler de manière équilibrée ? Devrions-nous confier cela aux journalistes qui traitent d’agriculture? Il me semble évident qu’il serait nécessaire d’avoir là des journalistes scientifiques qui sont à même d’explorer la science du bien-être animal et de traiter des nouvelles de manière équilibrée.

Conclusion

Ce ne sont là que deux exemples. Il y en a bien d’autres car presque tous les grands enjeux de société ont maintenant un volet scientifique important. Par exemple, devons-nous ou non aller de l’avant avec l’exploitation de nos réserves de gaz de schiste? Qu’en est-il des méthodes utilisées pour le fractionnement des roches souterraines? Peuvent-elles réellement contaminer les nappes phréatiques? Qu’est-ce qu’une nappe phréatique et avons-nous une idée claire du réseau aquifère souterrain du Québec? Quels chercheurs sont impliqués dans cette science? Existe-t-il de la recherche scientifique sur le sujet? La liste des enjeux est longue : vaccination, résistance aux antibiotiques, risque de pandémie, maladies nosocomiales, pipelines, changements climatiques, invasions d’insectes piqueurs, planification du réseau routier, congestion automobile et bien d’autres encore.

Aujourd’hui, le journalisme scientifique demeure toujours une activité marginale, largement confinée aux magazines spécialisés et aux reportages spéciaux et ponctuels. En conséquence, la science semble une activité en marge de la société, à l’écart de la culture, de la politique et des enjeux sociaux, alors qu’elle y joue pourtant un rôle prépondérant. Les enjeux sont souvent techniques et de ce fait, facilement manipulables par les lobbys, les groupes de pression et les services de communication des entreprises et des gouvernements. Pour ces enjeux largement scientifiques, sans la présence accrue des journalistes scientifiques dans les affaires courantes, aussi bien dire que nous vivons toujours à la merci des agences de communication. Pour décider de plusieurs enjeux importants, nous sommes toujours en pleine noirceur. Malgré nos journaux et nos bulletins de nouvelles, nous sommes à peine moins manipulés par les agences de communication et les gouvernements que les citoyens de régimes totalitaires. Pour pouvoir agir et penser en citoyens critiques et surtout bien informés, il nous faut plus de journalistes scientifiques, et ça presse.