Inquiètude brexitienne

La « fabrication » de la science est affaire mondiale, la culture scientifique est chose locale. Lors d'une entrevue au plus chaud de la campagne du BREXIT, en juin 2016, Michael Gove, l'un des principaux partisans anti-Europe et ancien ministre de l'Éducation, refuse de s’associer à des économistes (la science de l'économie) soutenant la sortie de l'Union européenne, prétextant que « les gens dans ce pays en ont assez des experts ». Cette déclaration sera par la suite largement reprise comme emblématique d’un état inquiétant pour la science dans un Royaume-Uni post-BREXIT.


Cet article est tiré du Dossier Culture scientifique, produit par Découvrir #MagAcfas. Les 12 textes en provenance de 10 pays ont été rassemblés par deux spécialistes du domaine, Joëlle Le Marec (Paris-Sorbonne) et Bernard Schiele (UQAM). Ce tour d’horizon accompagne les Journées internationales de la culture scientifique – Science & You, tenues à Montréal, les 4, 5 et 6 mai 2017. 


Avant de rejoindre la lamentation générale – comme lors du BBC Newsnight du 27 février 2017 –, examinons quelques données sur les tendances à long terme de l'opinion publique britannique envers la science. Elles indiquent un accroissement de la confiance et de l’appropriation de la science, une stabilité quant à son utilité, une diminution des réserves morales et un intérêt général stable ou décroissant depuis 1990. La science serait donc devenue normale, banale et intégrée au quotidien de la vie. Cependant, il existe des contre-tendances potentiellement inquiétantes qu’il faut garder à l’œil1.

Confiance envers les scientifiques

La firme de sondage IPSOS Mori publie depuis les années 1990 son « Index de véracité », sondant annuellement les Britanniques sur leur confiance envers les différents acteurs publics. Depuis 2000, une proportion croissante estime que les scientifiques disent vrai, passant de 65 % en 1997 à 85 % en 2014 (+/- 3 %). C’est une tendance continue et robuste; elle a cependant légèrement fléchi depuis, passant à 80 % en novembre 2016 après le BREXIT, mais ce n’est probablement pas statistiquement significatif.

La confiance dans les autres professions et dans les institutions britanniques demeure stable depuis vingt ans. Sauf pour le clergé, dont la crédibilité est passée de 82 % à 70 %. Les scientifiques deviendraient-ils les prêtres séculiers de la société britannique?

Appropriation croissante

Plusieurs indicateurs pointent vers une meilleure connaissance des faits scientifiques de base. Au sondage du British Social Attitude de 1988, 14 % des personnes ont répondu correctement à un ensemble de questions difficiles; au sondage du BIS2 de 2014, le taux s’élevait à 29 %. Et le pourcentage de personnes ayant tout faux est tombé de 22 % à 5 %. L'Eurobaromètre confirme ces tendances, qui, depuis 1989, sont observées au Royaume-Uni à travers toutes les générations. Et pour la génération X (née 1963-1977) et les milléniaux (nés après 1977), il y a accélération.

Stabilité d’une évaluation positive, déclin des réserves morales 

Les Britanniques reconnaissent l’utilité de la science, ils acceptent de plus en plus l’idée que « la science rendra la vie plus facile et plus confortable » et que « la science offrira plus de possibilités aux générations futures ». Bien que ces indicateurs varient d'une année à une autre, la tendance est stable (Eurobaromètre) ou croissante (BIS-MORI) depuis 1988.

Face aux réserves morales telles que « la science et la technologie changent notre vie trop rapidement » et « nous dépendons trop de la science et pas suffisamment de la foi », les Britanniques sont de moins en moins en accord. Comparativement à 1989, ils sont moins inquiets de l’interférence de la science avec la religion.

Cependant, les différentes générations ne réagissent pas en bloc. Sur l'utilité de la science, les jeunes sont plus positifs, et les plus âgés, moins (Eurobaromètre 1989-2013). Les réserves diminuent pour toutes les générations, les milléniaux étant les plus impatients.

Intérêt décroissant pour la science

Les indices de l'intérêt pour la science et du sentiment d'être informé demeurent stables au fil des ans. Mais encore une fois, il y a un décalage entre les générations. L'intérêt est à la baisse pour celle de la Seconde Guerre mondiale, et il augmente parmi les X et les milléniaux. La génération X se sent de plus en plus informée, et les répondants plus âgés, moins. Depuis 2005, les milléniaux se disent beaucoup plus informés, mais moins intéressés… peut-être parce que mieux informés.

Il faut juxtaposer ces quatre tendances à long terme et les contre-tendances à court terme : la confiance envers les scientifiques s'exprime avec un sentiment de résignation; la croissance de la couverture médiatique a atteint un sommet en 2007; et l’impact social de la science s'accompagne d'une image « mythique » de la science répandue dans le public.

Confiance résignée

Les nouveaux sondages du British Attitudes to Science (BIS-BAS) révèlent une curieuse tendance, une augmentation d’une sorte de confiance résignée envers ceux qui gouvernent la science. Alors qu’en 2005, 49 % des répondants s’entendaient sur le fait que « nous n'avons d'autre choix que de faire confiance à ceux qui gouvernent la science », cette proportion augmente jusqu’à 67 % en 2014 (+/- 2 %). L'augmentation est plus forte chez les femmes; plus forte en Irlande du Nord; et nulle en Écosse. Cette tendance est  marquée parmi les générations de la Seconde Guerre mondiale et les X, et moindre chez les baby-boomers et les milléniaux.

Parallèlement, les attentes envers la science demeurent élevées tout en se transformant : ils sont toujours 90 % à dire que « ceux qui réglementent la science doivent communiquer avec le public ». Les propositions « Le gouvernement devrait agir en accord avec les préoccupations du public envers la science et la technologie » et « Les scientifiques devraient écouter plus ce que pensent les citoyens » reçoivent un 80 %, en baisse depuis 2005. L'accord pour « Les gens sont suffisamment informés des décisions sur la science et la technologie » demeure inférieur à 20 %.

Ces tendances forment un indice d' « acquiescement envers la technocratie » : une volonté de s’en remettre aux responsables en l'absence d’options et de moins s'attendre à être entendu par les décideurs, et l’intuition que le public est mal informé. Si l’on considère qu’une gouvernance technocratique est questionnable, cet indice d’acquiescement présente une tendance assez problématique.

Impact social de la recherche

Le Research Excellence Framework (REF 2014) classe les travaux de recherche selon leur « impact social ». Bien que la couverture médiatique ne soit pas considérée officiellement dans la mesure d’impact, il est clair que les médias influencent et qu’ils seront pris en compte éventuellement. La plupart des universités professionnalisent, par exemple, leurs actions de communication. Reste à savoir si la mobilisation des scientifiques s'élargit ou si elle s’intensifie chez les gens qui la pratiquent, comme cela s'est produit au CNRS (voir Jensen, 2011).

Accroissement de la couverture médiatique et crise du journalisme scientifique

Le Royal Society’s Public Understanding of Science Report de 1985 a réussi à mobiliser les médias de masse britanniques, les éditeurs et les radiodiffuseurs. Les nouvelles scientifiques ont augmenté massivement à des niveaux sans précédent (Bauer, 2012), jusqu’en 2007 (projet MACAS).

Alors que la communication scientifique est en plein essor, le journalisme scientifique, lui, est en crise. Les médias traditionnels sont en voie de disparition, de même que les journalistes scientifiques travaillant à temps plein. Il y a un pessimisme croissant parmi ceux-ci quant à leur avenir (voir Bauer et al 2012). 

Science mythique

L’Eurobaromètre de 2005 et 2010 s’est intéressé à l'image de la science : « La science et la technologie peuvent résoudre tout problème » (omnipotence), « De nouvelles inventions seront toujours trouvées pour contrer les conséquences néfastes des développements scientifiques et technologiques » (autocorrection), « Un jour, nous aurons une image complète de la nature et de l'univers » (vision du monde) et « Il ne devrait y avoir aucune limite à ce que la science est autorisée à soumettre à des enquêtes » (pas de limites). Les accords sur ces quatre éléments sont fortement corrélés et forment l'indice d'un « mythe » irréaliste de la science (Bauer, 2015).

En Turquie, plus on est familier avec la science, plus on adhère aux mythes. Au Royaume-Uni, la corrélation est négative : plus la science nous est familière, moins nous souscrivons aux mythes. Cependant, l'Eurobaromètre 2005, l'Eurobaromètre 2010 et le BIS-BAS 2014 suggèrent que l’adhésion au mythe augmente au Royaume-Uni, en même temps que s'accroissent la familiarité avec la science et la confiance résignée.

En conclusion

À la lumière de ces données, on peut avancer que la culture scientifique en Grande-Bretagne, plutôt qu’un effondrement post-Brexit immédiat, présente des tendances à long terme, mais aussi des contre-tendances qui méritent une attention accrue. À long terme, ainsi, la familiarité avec la science et la confiance dans sa véracité augmentent; l'utilité de la science est inébranlable et les réserves morales diminuent, mais l'intérêt pour la science stagne chez le public informé. La normalité banale de la science se juxtapose à une adhésion croissante à la technocratie, à une volonté de différer les décisions en l'absence d'options, à une diminution des attentes quant à être partie prenante des décisions et à l'intuition que le public serait mal informé. C'est une tendance potentiellement inquiétante.

Le champ de la communication scientifique demeure très actif, mais il a atteint un sommet en 2007, et la présence accrue des scientifiques dans l’espace social pourrait contribuer à une image irréaliste de la science. Le mythe est une base incertaine et risquée pour un avenir assujetti à la technocratie. Est-ce que la Grande-Bretagne cultive un « sacerdoce séculier », et toute la mauvaise rhétorique de « assez de ces experts » signifie-t-elle effectivement « assez de ces faux experts »? Surveillez ces enjeux! 

- Martin W. Bauer, London School of Economics, Royaume-Uni

L'auteur [m.bauer@lse.ac.uk] est professeur de psychologie sociale et de méthodologie de la recherche au Département des sciences psychologiques et comportementales de la London School of Economics (LSE). Ancien rédacteur en chef de Public Understanding of Science (2009-2016), il étudie le « bon sens » dans une perspective comparative et dans sa relation avec les développements technoscientifiques. Il a récemment publié Atom, Bytes & Genes – Public Resistance and Techno-Scientific Responses (New York, Routledge, 2015).