Tout comme la semaine dernière, c’est une vidéo qui est à l’origine du billet d’aujourd’hui, plus précisément une vidéo de l’excellente série de Kurzgesagt – In a Nutshell. Cette chaîne You Tube basée à Munich, en Allemagne, produit des vidéos de quelques minutes qui résument avec brio des questions complexes comme « qu’est-ce que la vie ? » ou « qu’est-ce que l’addiction ? ».

C’est la vidéo se penchant sur cette dernière question qui m’a fait découvrir les travaux de Bruce Alexander remettant en question l’idée même que nous sommes d’abord et avant tout dépendants à des substances (héroïne, cocaïne, mais aussi alcool, nicotine, etc.) ou à des habitudes (jeux, Internet, pornographie, etc.). Le premier clou dans le cercueil de cette conception trop restrictive des dépendances est venu de la constatation suivante : les gens hospitalisés et qui reçoivent souvent pendant plusieurs jours ou semaines des opiacés pour calmer leur douleur ne deviennent pas dépendants de ces substances une fois rentrés chez eux. Étrange, si c'est uniquement la substance qui crée l'addiction...

Même chose pour d’autres « expériences historiques » chez les humains comme celle de la guerre du Vietnam du milieu des années 1950 au milieu des années 1975. On estime qu’environ 20 % des jeunes soldats américains y sont devenus héroïnomanes pour supporter les horreurs de la guerre. On appréhendait donc une catastrophe sanitaire à leur retour au pays. Plusieurs vétérans souffrirent bien sûr de stress post-traumatique, mais 95 % des dépendants à l’héroïne cessèrent de l’être en revenant dans leur famille et leur communauté.

C’est ainsi que certains commencèrent à penser que l’opposé de la dépendance n’était peut-être pas tant la sobriété, mais la connexion avec les autres ! C’est cette nouvelle façon de considérer notre rapport aux dépendances qu’allait appuyer fortement l’expérience du « Rat Park » de Bruce Alexander et ses collègues dans les années 1970. On savait alors que si l’on offrait deux bouteilles à un rat seul dans une cage, l’une lui permettant de boire de l’eau, et l’autre de boire une solution contenant de l’héroïne ou de la cocaïne avec du sucre (pour masquer le mauvais goût des drogues), les rats préféraient compulsivement la seconde jusqu’à s’en rendre malade et parfois même en mourir. Pour Alexander, l’environnement appauvri de ces rats seuls en cage était loin de refléter leur habitat naturel. Il construisit donc un grand enclos (le fameux « Rat Park ») avec de nombreux rats mâles et femelles qui pouvaient grimper sur des objets, courir dans des roues, se cacher, se reproduire, etc.

Alexander mit dans ce parc les deux mêmes bouteilles. Résultat : les rats goûtaient bien un peu à la solution d’héroïne ou de cocaïne, mais retournaient vite à leurs nombreuses activités et buvaient essentiellement juste de l’eau ! Alexander raconte tout cela avec les nuances nécessaires sur son site web. Il y raconte surtout comment il a par la suite consacré près de trois décennies à chercher dans les données historiques et anthropologiques humaines des phénomènes allant dans le sens de l’expérience du Rat Park. Et c’est le fruit de ses recherches qu’il a publié en 2008 dans son livre “The Globalisation of Addiction : A study in poverty of the spirit”. Et que le bédéiste Stuart McMillen a superbement illustré dans une BD accessible gratuitement sur le Net !

L’histoire qui appuie le plus son intuition, à savoir que l’appauvrissement social et culturel génère ni plus ni moins les dépendances, Alexander l’a trouvé dans la colonisation des territoires autochtones au Canada. Étant basé à l’Université Simon Fraser en Colombie-Britannique, il a pu mener des entrevues dans de nombreuses réserves où les amérindiens ont été progressivement enclavés depuis deux siècles. Une dépossession qui s’est accompagnée d’une acculturation massive (on n’a qu’à penser à la triste histoire des pensionnats qui arrachaient les enfants autochtones à leur famille et les empêchaient de parler leur langue).

Alexander rappelle qu’avant la colonisation, les populations autochtones avaient bien, comme tous les peuples, leurs conflits et leurs guerres, mais pratiquement aucune trace d’addiction. Aujourd’hui, pratiquement toutes les réserves au pays font face non seulement à un alcoolisme endémique, mais à tous le spectre des autres addictions connues (les autres drogues, la télévision, le jeu, etc.). On a ainsi depuis longtemps abandonné l'hypothèse d'une plus grande vulnérabilité à l’alcool chez les peuples autochtones pour expliquer l'ampleur du désastre. Alors quoi ?

C’est là où les parallèles avec le Rat Park deviennent évidents. Dans les deux cas, il y a peu d’addiction quand les individus évoluent dans leur milieu naturel (ou leur culture naturelle, pour ce qui est des humains). Et dans les deux cas, l’addiction se développe rapidement dans des conditions d’isolement social et/ou culturel. Pour le dire comme Alexander :

“In the case of rats, social and cultural isolation is produced by confining the rats in individual cages. In the case of native people, the social and cultural isolation is produced by destroying the foundations of their cultural life : taking away almost all of their traditional land, breaking up families, preventing children from learning their own language, prohibiting their most basic religious ceremonies (potlatches and spirit dancing in Western Canada), discrediting traditional medical practices, and so forth. Under such conditions, both rats and people consume too much of whatever drug that is made easily accessible to them. Morphine for the rats, alcohol for the people.

In both cases, the colonizers or the experimenters who provide the drug explain the drug consumption in the isolated environment by saying that the drug is irresistible to the people or the rats. But in both cases, the drug only becomes irresistible when the opportunity for normal social existence is destroyed.”

L’attrait des drogues ne deviendrait donc irrésistible que lorsque la vie sociale est dégradée ou carrément détruite. De quoi remettre sérieusement en question la « guerre à la drogue » qui cible toujours les substances plutôt que les conditions socio-politiques toxiques pour le lien social. Et à ce titre le néolibéralisme des dernières décennies, qui pousse constamment vers des comportements plus individuels et compétitifs et brise le sentiment d’appartenance à une communauté, fait grandement partie du problème des addictions.