Ce site et ce blogue commencent à exister depuis suffisamment d’années (plus de 15 pour le premier, près de 7 pour le second) pour avoir assisté à l’évolution et au raffinement de certaines connaissances neuroscientifiques. Car oui, la science évolue, tout le monde le sait, mais il peut être intéressant de montrer comment. C’est ce que je voudrais faire aujourd’hui à travers deux exemples montrant justement pour le premier une évolution conceptuelle et pour le second un raffinement dans les mécanismes.

Le premier exemple se rapporte à l’amygdale. Pas les ganglions lymphatiques situés à l'entrée de notre pharynx et qui constituent un premier barrage à l’entrée des microbes dans notre bouche, non. Mais bien nos amygdales cérébrales, ces deux regroupements de neurones en forme d’amande (c’est l’origine du mot…) que l’on a très tôt associé à nos réactions de peur. Des travaux comme ceux de Joseph LeDoux ont en effet montré que ces neurones sont très actifs lorsqu’un stimulus menaçant est présenté à un rat ou à un humain.

Et puis, au fil des études en imagerie cérébrale, on s’est aperçu que l’amygdale pouvait aussi augmenter son activité losqu’on voyait un proche souffrir ou lorsqu’on avait terriblement faim, par exemple. D’où l’idée que l’activité dans ces circuits avait davantage rapport avec une forte préoccupation pour quelque chose ayant de près ou de loin rapport avec notre survie. Le fait que d’autres structures cérébrales, distinctes dans les trois exemples cités, vont varier elles aussi leur activité expliquerait par ailleurs le sentiment subjectif différent associé à chacune des situations. Il n’y a pas de centre de quoi que ce soit dans le cerveau, faut-il encore le rappeler ? Tout est affaire de collaboration entre plusieurs régions cérébrales différenciées (en termes de leur capacité computationnelle), mais rarement spécialisées (pour une unique fonction psychologique).

Or dans un article qu’il publie ce mois-ci dans la revue Trends in Cognitive Sciences, Joseph LeDoux en arrive à faire une autre mise en garde qui a à voir avec cette particularité unique du cerveau humain de pouvoir être considéré de l’extérieur (approche « objective » à la troisième personne, description des mécanismes neuronaux et du comportement) ou de l’intérieur (approche « subjective » à la première personne, expérience vécue telle que ressenti par un individu et rapportée verbalement).

La mise en garde de LeDoux est au fond fort simple : méfiez-vous de l’utilisation de mots servant couramment à décrire des états subjectifs (comme la peur) pour décrire des comportements ou les circuits cérébraux qui les contrôlent bien souvent inconsciemment. Ces circuits risquent alors d'hériter malencontreusement des propriétés associées à l’état subjectif correspondant, ce qui amène bien souvent son lot de confusion ! Le même problème avait récemment été évoqué par Michael Petrides (page 136 de ce pdf) à propos de quelques « étiquettes fonctionnelles » qui s’étaient glissées dans la plus récente cartographie cérébrale publiée l’été dernier dans Nature par Matthew Glasser et son équipe.

Pour revenir à l’amygdale, et pour le dire vite, son activation ne « cause » pas la peur. La peur est un sentiment subjectif conscient impliquant la contribution de nombreuses structures cérébrales, notamment le cortex préfrontal dont les circuits contribuent à la mémoire de travail et à d’autres « fonctions exécutives » (attention, planification, etc.). LeDoux se rend compte que la distinction classique « implicite/explicite » pour ce qui est d’une émotion comme la peur, qui permettait de distinguer entre l’aspect inconscient du travail de l’amygdale et du travail conscient du cortex, porte à confusion à cause de la trop forte connotation consciente de l’étiquette fonctionnelle de « peur ». Voilà pourquoi il propose qu’on parle dorénavant de « circuits défensifs pour la survie » en ce qui concerne l'amygdale au lieu de « circuits de la peur ». Et de garder le mot peur exclusivement pour décrire cette expérience subjective si commune et facilement identifiable.

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Mon second exemple est emblématique du raffinement constant que de nouvelles études apportent à propos des mécanismes sous-jacents à un phénomène donné, dans ce cas-ci l’effet apaisant de l’exercice physique. Comment quelque chose de stimulant comme l'exercice, qui favorise en plus le développement de nouveaux neurones dans le cerveau adulte, peut-il avoir cet effet relaxant bien connu après l'effort ?

La réponse, vous pouvez ll lire dans un billet que j’ai écrit il y a 4 ans et intitulé « L’exercice régulier : un remède contre l’anxiété ». Si je vous réfère ainsi au résumé d'une étude publiée il y a quatre ans, c’est que je viens de m’apercevoir que je me suis un peu fait avoir par un billet de blogue de Deric Bownds du mois d’avril dernier. Les billets quotidiens de Bownds étant en effet une source fréquente d’inspiration pour moi, je ne m’étais pas aperçu que l’étude dont il parlait le 12 avril dernier et qui venait d’attirer mon attention datait de mai 2013 ! Mais en allant voir l’article original, et surtout le nom d’Elizabeth Gould comme auteur sénior, j’ai comme eu un doute et j’ai tapé quelques mots clés dans le moteur de recherche de mon propre blogue… pour me rendre compte que j’avais déjà parlé de cette étude !

Morale de l’histoire : toujours regarder les années des études présentées dans un blogue (pour je ne sais quelle raison, Bownds semble être tombé sur cette étude que récemment), à plus forte raison quand ça commence à faire pas loin de 350 billets qu’on écrit sur près de 7 ans, comme je le rappelais bien innocemment au début de ce billet…