Vivre en ville influence la science et introduit un biais dans le choix des objets d’étude. Nous ne sommes pas loin de savoir à peu près tout sur le pigeon… en oubliant les pioupioux du fin fond de la forêt. " L'extinction de l'expérience " conduit-elle à une " extinction de la connaissance " ?

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville. Les scientifiques aussi ! Après tout, ce sont des gens comme les autres… Une équipe de recherche s’est donc demandé si cet excès d’urbanité influençait la science et introduisait un biais dans le choix des objets d’étude. Bingo ! La réponse est oui, au moins chez les ornithologues.

Murailles urbaines

Avec l’urbanisation, si quelque chose se construit, une autre se détruit. Vu, senti, touché, entendu : le fil tressé de sensations, d’émotions et d’intuitions qui relie l’homme à la nature se distant et disparaît. En un terrible parallèle, on appelle ce phénomène « l’extinction de l’expérience ». Et là, j’entonne carrément une vieille marche funèbre tellement ça a l’air lugubre.

La perte de contact direct avec les autres êtres vivants n’est pas sans conséquence. Santé, bien-être, imaginaire des enfants, etc., etc., et, bien entendu, « loin des yeux, loin du cœur ». De nombreux écologues considèrent que la déconnexion avec la nature a pour corolaire un manque de considération. Il serait à la source de l’indifférence totale qu’exprime une large part de la population humaine à l’égard des autres espèces. Pire que ça ! D’après une étude publiée la semaine dernière dans Frontiers in Ecology and Evolution, à « l’extinction de l’expérience » s’ajouterait comme une « extinction de la connaissance ».

Les chercheurs ont fait tourner leur machine à statistiques sur la littérature scientifique s’intéressant à 767 espèces d'oiseaux aux quatre coins de la planète. En considérant le nombre des publications, ils obtiennent une estimation de l’effort de recherche sur un sujet donné. En gros, l’idée est de voir quelles sont les espèces les plus étudiées et, surtout, quels facteurs ou critères motivent les choix. Est-ce qu’on mène des recherches sur un oiseau en particulier parce qu’il est grand et donc plus facile à voir et à manipuler, ou parce qu’il vient juste d’être décrit, parce qu’il est menacé, ou, tout simplement, parce qu’il est juste sous notre nez en ville ?

Y’a pas photo. Les chercheurs ont trouvé une relation positive et significative entre le degré d’urbanisation d’une espèce et l’intérêt qu’elle suscite pour la science. Nous ne sommes pas loin de savoir à peu près tout sur le pigeon, le moineau et la sterne… alors qu’on connaît à peine les pioupioux planqués au fin fond de la forêt.

Le tour de mon quartier

Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses pour expliquer ce biais scientifique. Dans une version optimiste, ils suggèrent que les oiseaux urbains sont les plus étudiés, car ils présentent des caractéristiques intéressantes pour l’avancée des connaissances. Par exemple, ça ne vous a pas échappé, le pigeon a un comportement social fascinant (hum). Ou alors, puisque les humains ne pensent qu’à eux, les espèces urbaines soulèvent des enjeux sanitaires ou économiques qu’on ne saurait négliger. Dans une version plus pragmatique, les chercheurs pensent que ce biais pourrait être bêtement lié à des problèmes financiers et logistiques. Les expéditions se font rares, faute de moyens.

Dernière hypothèse, la plus inquiétante : et si tout ça n’avait rien à voir avec la réduction des budgets ou la facilité ? La nouvelle génération de scientifiques, élevée en ville, suit-elle la même tendance que la population générale et est-elle aussi victime de « l’extinction de l’expérience » ? Celui ou celle qui grandit au milieu du béton et des pigeons n’a forcément pas les mêmes perspectives…

micrologie.com

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Source :

The Degree of Urbanization of a Species Affects How Intensively It Is Studied: A Global Perspective, Frontiers in Ecology and Evolution, mai 2017

Extinction of experience : the loss of human–nature interactions, Frontiers in Ecology and Evolution, mars 2016