Quatre livres d'introduction à la vulgarisation. Quatre structures très différentes pour pénétrer l’univers de la vulgarisation, autant pour ceux qui voudraient ajouter une corde à leur arc que pour ceux qui aimeraient en vivre.

 

Mon livre est un des quatre, mais le billet que vous êtes en train de lire est ma façon de montrer combien le mot «vulgarisation» regroupe un ensemble beaucoup plus vaste qu'on ne le soupçonne généralement. Ces quatre livres mis bout à bout totalisent 1100 pages! Et bien qu’ils partagent beaucoup de points communs, ils offrent chacun leurs particularités.

C’est que je ne compte plus le nombre de fois où des étudiants en journalisme ou en science, ainsi que des chercheurs chevronnés, ont été désarçonnés en apprenant que vulgariser, ce n'est pas juste écrire plus court et «enlever le jargon». Cette vision naïve est compréhensible, puisque personne ne leur a appris —mais ça contribue à grossir l’incompréhension entre chercheurs et vulgarisateurs, en particulier entre chercheurs et journalistes.

Ces quatre livres —deux en français, deux en anglais— soulignent, chacun à sa façon, qu’écrire un article de vulgarisation implique une démarche mentale fondamentalement différente d’un article de recherche: la structure n’est pas la même, les informations privilégiées non plus. Et il faut se mettre dans la tête de son public. À qui est-ce que je parle? Qu'est-ce qui va l'intéresser? Comment garder son attention?

Questions souvent frustrantes pour les universitaires, tant elles établissent une distance avec les habiletés du prof qu'ils croyaient pouvoir mettre à profit: or, dans la salle de cours, le public est captif. Pas de chance, il ne l'est nulle part ailleurs.

D'une structure à l'autre

Principale divergence, les deux livres anglophones sont des collectifs, alors que le livre de Cécile Michaut (2014) —Vulgarisation scientifique, mode d’emploi— et le mien (2008) sont en gros le travail d'un seul auteur. Le premier des deux collectifs, A Field Guide for Science Writers (2006), a choisi une structure par métiers —magazines, musées, révision, etc.— et grands thèmes —la narration, l'explication, etc.— tandis que l'autre, The Science Writers’ Handbook (2013), a adopté une structure qui me plaît beaucoup plus: éclatée. Influence de l'hyperlien: n'importe quel texte nous renvoie à un ou plusieurs des autres, et le lecteur est donc libre de tracer son parcours personnel.

Ce qui est d'autant plus facile que les chapitres sont axés sur ce que la préfacière, la journaliste Kendall Powell, appelle des «soft skills» («talents mous» ne lui rend pas justice) : soit les aptitudes qui vous seront utiles à long terme. Comment ne pas prendre personnels les refus d'un rédacteur en chef. («même vos idoles se heurtent encore à des refus»), apprendre à vivre avec l'insécurité financière, rester sain d'esprit tout en travaillant en solitaire. Et apprendre qu'être envieux de ses collègues... n'a rien de malsain!

Les «talents» plus classiques, eux —comment rapporter une nouvelle, écrire clairement, respecter les échéances— sont ceux qui vous seront utiles à court terme, parce que c'est grâce à eux que vous décrocherez vos premiers contrats.

Éparpillés dans plus d’un livre sont par ailleurs des questions préalables, destinées à ceux qui sont encore aux études: dois-je bloguer? (Réponse: oui) Dois-je finir mes études supérieures en science? (Réponse: si vous voulez, mais pas si vous pensez qu'un diplôme vous aidera auprès d'un rédacteur en chef). Et la journaliste pigiste Emily Sohn répond à la difficile question «on les trouve où, les sujets» de la même façon que moi: partout!

Il se trouve que cette dernière question est tout autant importante pour les scientifiques en herbe qui se cherchent un sujet à vulgariser dans leur domaine que pour les journalistes en herbe qui cherchent «la» nouvelle: ne faites pas l'erreur de vous contenter de Nature ou des communiqués de presse. Lisez aussi votre journal local pour saisir ce qui est dans l'air du temps; assistez à des congrès sans avoir un objectif précis; parlez avec des chercheurs de ce sur quoi ils travailleront l'an prochain, pas juste la découverte qu'ils viennent d'annoncer... Et surtout, parlez aux gens, peu importe qu'ils soient en science ou non. Parce que le sujet qui vous tient à cœur, tout important qu'il soit pour la science, sera peut-être invendable à un public plus large tant que vous n'y aurez pas attaché une histoire, c’est-à-dire des gens qui humaniseront ce sujet.

«Écrivez avant d’écrire!» pour paraphraser quelques-uns des auteurs du Science Writers’ Handbook. Pour les uns, ce sera l’indispensable synopsis —la proposition d’article— pour les autres, le plan, ou la future amorce que l’on veut accrocheuse et qui déterminera la suite... Ces exercices contribuent à construire le texte dans votre tête et surtout, à vous faire une idée des informations que vous devriez d'ores et déjà éliminer.

Tout ça ressemble un peu trop au journalisme à votre goût? Pour Andreas von Bubnoff:

while not all science writing is journalism, we believe that all science writing can and should be done journalistically.

 

L’exception française

Des quatre livres, celui de Cécile Michaut est le seul à consacrer autant d'espace à convaincre ses lecteurs que, oui, il est bel et bien légitime pour les scientifiques de vulgariser. Un fait qui témoigne, comme elle l'écrit, combien la France part de loin. Certes, on se plaint aussi au Québec et aux États-Unis que la vulgarisation n’est pas valorisée par les universités et les organismes subventionnaires, mais ça n'est apparemment rien à côté du retard français. À ce titre, alors que les autoportraits qui émaillent les collectifs anglophones ouvrent des fenêtres sur des méthodes de travail pratiques, ceux choisis par Cécile Michaut ont pour objectif de convaincre les scientifiques que les vulgarisateurs, eh oui, sont eux aussi des êtres humains, avec les mêmes motivations qu'eux.

Cette différence entre la vulgarisation et la médiation que personne ne questionne sauf en France? La médiation se caractériserait par la volonté, plus récente, d'instaurer «un véritable dialogue avec le public» alors que la vulgarisation n'était jadis vue qu’à titre de communication du «savant» vers «l'ignorant». Fort bien. Mais ne serait-il pas plus simple de dire que la volonté de dialoguer est ce vers quoi la vulgarisation a évolué dans les 20 dernières années?

Le questionnement n'est pas anodin, parce que là aussi, le journalisme scientifique pourrait apprendre un truc ou deux aux chercheurs: les journalistes, eux, n'ont jamais eu cette naïveté de se voir comme des «savants» engagés dans un rôle «d'éducateurs». Ça leur a permis d'être conscients de l´existence, chez leurs publics, de phénomènes tels que le biais de confirmation, des années avant que la psychologie ne leur donne ce nom.

Mais qui sait (et là, c’est moi qui parle) si le fait que les institutions prennent enfin conscience qu’il faille «dialoguer» plutôt que de traiter le public en «ignorant», qui sait si cela ne sera pas justement ce qui nous manquait, pour briser les barrières de méfiance entre chercheurs et journalistes scientifiques.

Les deux communautés en profiteraient beaucoup. En attendant, il suffirait qu’un de ces quatre livres devienne une lecture obligatoire dans tous les programmes universitaires de science. Ou, pourquoi pas, les quatre.