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Les deux solitudes
(5 octobre 2004) -
Si journalistes et relationnistes étaient des nations ennemies,
il y a longtemps que Sheldon Rampton aurait reçu des menaces
de mort.
Son bulletin trimestriel PR
Watch et ses
cinq livres sont devenus autant de vitrines sur les histoires
d'horreur engendrées par la bête noire de ce journaliste
américain : l'explosion des budgets alloués aux
relations publiques depuis un demi-siècle. Manipulations
de l'opinion publique, détournements de sens, mensonges
éhontés parfois orchestrés par des
relationnistes tout ce qu'il y a de respectable y compris
dans des dossiers scientifiques : dioxine, vache folle, tabac,
produits toxiques, OGM et gaz à effet de serre.
" Non, le tabac n'est pas cancérigène ",
ont par exemple proclamé des instituts généreusement
financés en sous-main par l'industrie du tabac et dotés
d'un impressionnant budget de relations publiques. Si impressionnant
que nombre de journalistes n'y ont vu... que du feu.
Car l'autre bête noire de
Rampton, ce sont ses propres collègues journalistes, surtout
ceux qui se font si docilement berner par le discours des " experts ".
Cette méprise était résumée dans le
titre de l'ouvrage publié conjointement avec John Stauber
en 2001: Trust Us, We're Experts! (voir plus bas)
Outre-Atlantique, le problème est devenu
tout aussi épineux, explique Aline Richard, rédactrice
en chef du mensuel La Recherche. Et elle se demande si
les journalistes scientifiques ne seraient pas encore plus vulnérables
que les autres face à cette forme de manipulation de l'information.
" Ce que je sais des journalistes scientifiques,
c'est qu'ils connaissent très mal le monde économique
et du coup, ils ont peut-être du mal à faire la part
des choses, parce qu'ils connaissent également très
mal les relations publiques. "
Avant son entrée à La Recherche
en 2002, Aline Richard avait en bonne partie travaillé
comme journaliste économique, en plus de détenir
une maîtrise de sciences économiques.
L'argent de la pub
Ces dernières années, les milieux
académiques se sont souvent inquiétés de
l'émergence du secteur privé dans le financement
de la recherche. Mais - sauf dans les écoles de journalisme
- , on a beaucoup moins parlé de son corollaire, l'émergence
des relations publiques. " Au cours des années
1990, la vulgarisation des sciences biomédicales a été
calquée sur les relations publiques d'entreprises ",
racontent les chercheurs britanniques Jane Gregory et Martin Bauer
dans l'ouvrage Les Territoires de la culture scientifique.
Le professeur de journalisme allemand Winfried Göpfert traduit
cela ainsi : depuis deux décennies, en même temps
que les budgets alloués à l'information scientifique
dans les médias et à l'information tout court
diminuaient progressivement, les budgets alloués
à la communication scientifique des entreprises, eux, grimpaient
en flèche.
Une revue comme La Recherche, qui fait dans
la communication scientifique mais en travaillant plus près
des chercheurs qu'un Science et vie ou un Discover,
est-elle à l'abri des dérapages ? Oui, " mais
elle n'y est pas pour grand-chose ", répond
Aline Richard. La Recherche s'intéresse en bonne
partie aux sciences fondamentales, un univers délaissé
par les relationnistes. " Ceux-ci, ironise la
rédactrice en chef, ne voient pas beaucoup d'intérêt
dans le boson de Higgs... ".
Communication scientifique sans
surveillance
Au début des années
1990, racontent Sheldon Rampton et John Stauber dans Trust
Us, We're Experts!, l'industrie du tabac a lancé une
campagne de publicité. Massive, mais secrète. Elle
a notamment versé 156 000 $ à 13 scientifiques,
leur confiant pour mission
d'écrire (ou faire écrire) une ou deux lettres à
des journaux médicaux influents, afin d'y souligner combien
le tabac était injustement attaqué, et combien les
études sur la fumée secondaire étaient biaisées...
Mais 156 000 $, c'était une goutte d'eau
dans la mer. Au cours des années 1990, l'Institut du Tabac
a dépensé, à lui seul, 20 millions par an
en relations publiques et en lobbying.
Cet Institut est l'exemple type de la " tactique
de la tierce partie " : vous fondez et financez
discrètement un centre de recherche, qui s'autoproclame
indépendant; vous embauchez des scientifiques déjà
gagnés à votre cause ; ils ne publieront officiellement
que des avis et recommandations, mais si ceux-ci sont subtilement
enrobés par le relationniste de service, les journalistes
les présenteront comme des " études "
indépendantes. Et le tour est joué.
C'est ce qu'on appelle " la meilleure
science qu'il soit possible d'acheter ".
Stauber, John et Sheldon Rampton.
2001. Trust Us We're Experts: How Industry Manipulates Science
and Gambles with Your Future, New York, Penguin Putnam, 359
pp.
Rencontrez Sheldon Rampton et Aline Richard lors de la conférence
Science et profit (106 B) aujourdhui de 14 h à
15 h 30.
Pascal Lapointe
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