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Le Journalisme à l'heure du Net

Guide pratique

 

Introduction

 

Il fut un temps où c'était une destination. Aujourd'hui, c'est un outil.

Il fut un temps où, lorsqu'on parlait d'Internet, c'était pour s'extasier devant lui. Aujourd'hui, les bibliothécaires discutent catalogage, les commerçants, bannières publicitaires, les médecins, télémédecine et les mathématiciens planchent sur un langage de programmation qui serait capable de lire tous leurs symboles algébriques. Internet a cessé d'être un objet de curiosité, pour devenir un couteau suisse: instrument de communication pour les uns, bibliothèque pour les autres, multi-journal planétaire, champ d'expérimentation pour des technologies futuristes, centre des congrès, école virtuelle, agence de rencontre... Sans compter tout ce qui n'est pas encore, mais qui pourrait être.

On a dit d'Internet qu'il donnait davantage d'autonomie au journaliste, celui-ci ayant à sa disposition un éventail de sources beaucoup plus grand. On a dit qu'il portait en lui l'avenir des médias, ceux-ci étant voués à s'adapter à un nouveau canal qui entrera bientôt, sous une forme ou sous une autre, dans chaque résidence. On a dit beaucoup de choses, et on a souvent grossièrement exagéré. Mais depuis 1992, tel un rouleau compresseur, Internet a aplani la plupart des obstacles, écrasé ou assimilé pratiquement tous ses concurrents (le Québécois UBI, les réseaux Bitnet et autres Fidonet, les babillards électroniques locaux, etc.) et jeté au fossé tous ceux qui n'avaient vu en lui qu'une mode.

Il n'a pas encore conquis tout le monde: dans les salles de rédaction et les écoles de journalisme, des résistances subsistent. Et ces résistances sont saines: parce qu'en dépit de l'immense enthousiasme qu'il génère, Internet est encore un enfant à peine sorti de son berceau. La qualité des recherches qu'on y effectue laisse à désirer, les revenus publicitaires ne permettraient pas de faire vivre un grand réseau de télé américain pendant une semaine, et les outils censés faciliter le tri de l'information ont autant de jugement qu'un bloc de silicium.

Mais il y a résistance et résistance. Ne voir que les faiblesses d'Internet et nier ses avantages, se concentrer sur l'enthousiasme exagéré de certains militants pour justifier un rejet du bébé avec l'eau du bain, constitue une forme de résistance risible et, mine de rien, dangereuse.

"Un autre problème, déclarait en 1993 le rédacteur en chef d'un quotidien américain dont le nom a été charitablement oublié, c'est que les journaux sont devenus fascinés par les ordinateurs. Ainsi que les écoles de journalisme. Je vous garantis que je peux diriger ma salle de rédaction sans utiliser l'ordinateur, et je vais sortir un meilleur journal que ce que vous seriez capable de faire. Et il n'y a pas une seule école de journalisme dans ce pays qui a besoin d'investir dans les ordinateurs." (1)

Selon la petite histoire, plusieurs des rédacteurs en chef présents au congrès où intervenait leur distingué collègue auraient quitté la salle pendant qu'il poursuivait sa tirade. Il n'était peut-être pas représentatif du métier. Mais il n'en était pas moins à la tête d'un quotidien à grand tirage.

"Moi je préfère attendre", renchérissait en 1998 un populaire chroniqueur montréalais, ex-rédacteur en chef d'un hebdomadaire culturel. "J'attends le moment où mon ordinateur répondra à mes questions. J'attend le moment où je pourrai lui dire: 'Arrange-toi pour que ça marche', et que ça marchera." (2)

Technophobie? Peur du changement? Certes, on ne peut nier que chaque technologie, à travers l'histoire, ait eu sa part d'impacts négatifs. Mais vient un moment où se voiler la face est beaucoup plus dangereux que d'expérimenter une technologie pas encore tout à fait au point. Vient un moment où le refus d'embarquer dans le train, sous prétexte qu'on n'y a pas encore ajouté de wagon-restaurant, équivaut à rester en gare.

La technologie n'est rien, c'est l'usage que chacun en fait qui est déterminant: on a entendu cette phrase à maintes reprises, appliquée aussi bien à l'automobile qu'à la maîtrise de l'atome. Or, avec Internet, il y a déjà des dizaines de milliers de journalistes, aux quatre coins du monde, qui se sont appropriés cette technologie: on ne peut plus prétendre qu'il s'agit d'une babiole pour maniaques de l'informatique lorsqu'un journaliste qui couvre les sports s'en sert pour compléter sa moisson d'informations sur les vedettes nord-américaines de base-ball et de basket-ball, ou lorsque l'animateur d'une émission radiophonique matinale y contacte des compatriotes basés à l'autre bout de la planète; on ne peut plus le décrire comme un phantasme d'Occidentaux désoeuvrés lorsque des journalistes africaines créent un forum électronique pour échanger sur leurs carrières. (3)

D'ores et déjà, aux Etats-Unis, un journaliste qui ne connaît rien d'Internet pourrait être accusé de négligence professionnelle. Trop de banques de données, trop d'universitaires qui ne communiquent plus que par courriel, trop de médias en ligne... Et dans ces domaines, le pays de la Silicon Valley n'a généralement une avance que d'un an, parfois deux, rarement trois, sur le Québec ou l'Europe.

Bien sûr qu'Internet modifiera la façon de faire du journalisme. La modifiera-t-il en bien ou en mal? La question ne mérite même pas d'être posée ainsi. Qui trouverait aujourd'hui légitime de demander si le téléphone a modifié notre pratique en bien ou en mal? Il a évidemment provoqué un recul des conversations en face-à-face; mais en retour, il a transformé tellement d'aspects de la recherche comme de la production (des textes dictés à distance jusqu'aux envois par modem), qu'on voit mal comment on aurait pu rejeter son utilisation du revers de la main.

Un tiers des journalistes américains se "branchaient" régulièrement à la fin de 1996, les deux tiers à la fin de 1998, selon l'enquête annuelle Ross/Middleberg. (4) Leurs façons de chercher, leurs carnets d'adresse, leurs spécialisations et même leurs heures de tombée, en étaient affectés à un degré ou à un autre. En même temps, plusieurs milliers de médias avaient mis un pied sur le Net, sinon les deux: leurs façons de rapporter la nouvelle, la qualité et la quantité d'informations produites, leur position face à la concurrence et même leurs partenariats, en avaient été affectés, à un degré ou à un autre.

Et cette évolution ne fait que commencer. A mesure que les journalistes et les médias prendront de l'assurance dans le cyberespace, que le public et les sources d'information s'y feront nombreux et que la technologie se simplifiera, Internet deviendra aussi familier que le téléphone ou les pages jaunes.

L'évolution ne se fera pas sans heurts: des difficultés nous attendent au tournant, entre les producteurs de contenu qui jonglent dangereusement avec les limites entre rédaction et publicité, et les citoyens qui s'improvisent journalistes, pour le meilleur et pour le pire. La direction que prendra ce nouvel univers dépendra beaucoup de nous et de la façon dont nous apprivoiserons l'outil.

Car c'est bien d'un apprivoisement qu'il s'agit. Beaucoup de journalistes ont plongé -ou ont été plongés- dans le réseau informatique sans qu'on ne leur ait jamais expliqué ce qu'ils pouvaient en faire. Ils en sont souvent restés avec le goût amer d'une technologie déshumanisante. Bien des médias ont lancé un site web sans avoir la moindre idée de ce qu'ils allaient en faire. Souvent, ils en sont restés avec le goût amer d'un cyberespace complètement désorganisé. Alors qu'il aurait suffi de consacrer une demi-heure à démystifier le courrier électronique aux uns, une heure à faire découvrir la nature du Web aux autres, et une matinée de navigation et de production à tous, pour que ce vaste ensemble apparaisse soudain moins déshumanisant et moins désorganisé. Et surtout, beaucoup moins complexe qu'il en a l'air.

C'est l'objectif que nous espérons atteindre avec ce livre. Il n'a pas la prétention d'offrir un bilan définitif de ce nouveau monde qui évolue si vite que les "recettes miracles" sont remplacées de mois en mois. Il prétend plutôt éclairer les zones d'ombre, combler des trous qui auraient dû l'être il y a longtemps, remettre les pendules à l'heure, planter des drapeaux en territoire inconnu, et susciter des réflexions sur ce qui nous attend.

Au travers des trois parties de ce livre, vous effectuerez le parcours normal d'un internaute:

* Découvrir tout d'abord ce qu'est Internet; la première partie est à ce titre réservée à ceux et celles qui n'y ont encore jamais mis les pieds ou n'en ont qu'une idée très approximative; c'est une entrée en matière, qui n'est pas toujours directement liée au journalisme, mais qui vise à s'assurer que tout le monde parte avec au moins une connaissance de base du réseau;

* Apprendre à utiliser Internet ensuite: comment et pourquoi l'utiliser pour communiquer et pour chercher, lorsqu'on est journaliste; c'est le coeur de l'ouvrage: le courrier électronique, un outil qui est discrètement en train de conquérir le monde journalistique; le Web, une bibliothèque universelle où le classement -ou absence de classement- oblige à développer de nouvelles habitudes;

* Et enfin, apprendre à produire sur Internet; un grand nombre de journalistes ne se rendront pas jusque-là: ils n'utiliseront Internet que comme outil de recherche ou de communication et n'auront jamais à participer à la production du site web de leur média, pas plus qu'ils ne leur viendra le goût d'en produire un eux-mêmes. Mais ceux qui s'y lanceront auront tout intérêt à savoir dans quoi ils s'engagent, à connaître le nouveau monde où ils s'apprêtent à entrer et à prendre garde aux chausse-trappes.

De la gestion de son courrier électronique personnel à l'utilisation plus judicieuse des moteurs de recherche en passant par la production d'un média en ligne, de la fiabilité des sources à la surabondance d'information en passant par le droit d'auteur, de l'évaluation critique des médias déjà branchés à la publicité en passant par l'écriture sur le Net, lorsque vous aurez complété ce parcours, vous devriez être un meilleur internaute... et un meilleur journaliste.

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Notes

1. Cité par Brian S. Brooks, Journalism in the Information Age, Boston, Allyn and Bacon, 1997, p. 1.

2. Jean Barbe, Ici, 2 juillet 1998.

3. Joan Mower, "Female journalists in Africa establish contacts", Free!, 9 septembre 1998, http://www.freedomforum.org/international/1998/9/9awmc.asp

4. Menée chaque année depuis 1995 par le professeur de journalisme de l'Université Columbia Steven S. Ross et la firme de relations publiques Middleberg et associés, cette enquête consiste en un questionnaire expédié à un certain nombre (3400 en 1998) de rédacteurs en chef de journaux et de magazines (excluant les publications d'informatique). http://www.middleberg.com


Vous pourrez commander ce livre chez l'éditeur:

Les Presses de l'Université Laval
Pavillon Maurice-Pollack, bureau 3103
Université Laval
Sainte-Foy (Québec)
Canada
G1K 7P4

Ou avec l'aide du
Centre d'études sur les médias
(cliquez sur "publications")

 

© 1999

 

 

 

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