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Lectures
Comprendre et communiquer la science
Crête, J, et Imbeau, L.M. (1994). Comprendre et communiquer
la science. Québec: Presses de l'Université Laval.
Une recension de Serge Larrivée
Première parution: Revue Canadienne
de Psycho-éducation
Vol. 23, no 2, 1994
La coïncidence entre les attentes et la réalité procure
une certaine satisfaction et par contre, un décalage, soit une déception,
soit une heureuse surprise. Dans ce cas-ci, le décalage entraîne
une certaine déception pour deux raisons. Les auteurs ne sont en
aucun cas responsables de la première raison. Celle-ci concerne l'ampleur
de mes attentes crées par la publicité parue dans Le Devoir
du 17-18 septembre 1994: "Comment savoir si ce que je lis sur un phénomène
qui m'intéresse est scientifiquement fondé? Comment puis-je
communiquer aux autres le résultat de mes recherches? Comprendre
et communiquer la science permettra au chercheur débutant, dans toutes
les disciplines, d'améliorer sa capacité de comprendre les
écrits scientifiques et de développer son habileté
à communiquer ses propres résultats. Un livre unique qui
présente à la fois le processus de la recherche scientifique
et les règles de la communication." Enfin, pensai-je, un ouvrage
qui distingue l'activité scientifique des prétentions de charlatans
de tout acabit qui trompent les citoyens au nom de la science et dont certains
poussent même l'usurpation jusqu'à se réclamer de la
science pour valider leurs "sciences" occultes. Or, rien de cela
dans le livre visé par la dite publicité qui reprend d'ailleurs
les termes de la couverture.
Cette première déception se serait vite dissipée
si une deuxième raison, relativement plus objective, n'était
pas venue se surajouter. Je me retrouvais devant un livre classique de méthodes
de recherche, fort bien fait j'en conviens, mais qui venait grossir une
liste déjà longue portant sur le même sujet. Une recension
rapide des ouvrages déjà disponibles en français permet
de dénombrer 55 ouvrages du même type dont 41 sur le processus
de la recherche scientifique et 15 sur les règles de la communication
écrite et orale des résultats de recherche. Pourquoi donc
ce "livre unique" qui, soit dit en passant cite douze des cinquante
et un ouvrages mentionnés. Les auteurs et les Presses de l'Université
Laval n'ont même pas l'excuse de l'absence d'un tel ouvrage spécifiquement
pour les étudiants en sciences politiques puisque le livre s'adresse
"au chercheur débutant dans toutes les disciplines". Si,
contrairement à ce que la publicité annonce, il ne s'agit
pas d'un ouvrage unique, peut-être est-il unique quant à sa
valeur intrinsèque exceptionnelle. J'analyserai séparément
les deux parties de l'ouvrage: les caractéristiques de la méthode
scientifique (109 pages) et les règles de la communication scientifique
écrite et orale (100 pages).
Le contenu de la première partie revêt un caractère
tout à fait classique. Les diverses étapes du processus de
la recherche sont décrites avec justesse, aucun élément
essentiel ne fait défaut, les exemples sont judicieux et favorisent
la compréhension des concepts. La présentation du contenu
constitue même un bel exemple d'un exposé clair et rigoureux.
A cet égard, la compétence des auteurs est indéniable
bien qu'on s'étonne de ne pas trouver la moindre allusion au critère
de réfutabilité de Popper, lequel reste au coeur même
de la démarche scientifique. En revanche, ce qui prêterait
flanc à la critique, réside dans la confusion entre l'idéal
scientifique et la pratique quotidienne de la science, ce qui n'est peut-être
pas un bon service à rendre à des chercheurs débutants.
L'analyse suivante d'une séquence du premier chapitre illustre ce
point de vue.
D'entrée de jeu, on invite le chercheur débutant à
distinguer l'énoncé de fait de l'énoncé de norme.
Un dialogue entre trois protagonistes de "Star Trek" sert judicieusement
d'exemple pour souligner la place et l'importance de la méthode scientifique
lors d'une prise de décision. Alors que monsieur Spock s'en tient
à des affirmations susceptibles d'être confirmées ou
infirmées par le verdict des faits, le docteur McCoy émet,
pour sa part, des affirmations normatives dans lesquelles prédominent
des jugements de valeur. Les auteurs convient alors les étudiants
à développer leur côté "Spock" s'ils
veulent, comme le capitaine Kirk, chercher l'équilibre tant souhaitable
entre le normatif et le factuel. Les cinq chapitres suivants orientent les
chercheurs débutants vers le modèle "capitaine Kirk":
fonder à la fois ses décisions sur les faits et sur les valeurs.
Toutefois, comme la tendance McCoy nous est plus naturelle, l'utilisation
de la méthode scientifique comme fondement du travail intellectuel
devrait faciliter l'émergence du côté "Spock".
"C'est en effet une des caractéristiques de la méthode
scientifique que d'être neutre, de s'attacher aux faits, et cette
façon d'aborder les faits suit un processus relativement bien codifié
(p. 29)."
Et voilà les auteurs dans le piège qu'ils dénoncent
âprement! La neutralité de la méthode scientifique
et son attachement aux faits découlent aussi d'une décision
normative. C'est en partie parce qu'ils les ont intériorisées
au cours de leur formation que les chercheurs adoptent les normes de l'éthique
scientifique postulées par Merton (1968), l'universalité,
le partage du savoir, le scepticisme organisé et le désintéressement.
Et, à l'instar des autres activités humaines, il existe aussi
un écart entre l'idéal et la pratique de la science. L'histoire
des sciences fourmille en effet d'exemples qui montrent que la poursuite
de la vérité n'est pas faite que d'objectivité, de
rationalité pure ou de désintéressement. L'idéal
scientifique n'est pas le seul guide des chercheurs. Des biais sociaux,
politiques et idéologiques influencent aussi les problématiques
de recherche, les méthodologies, les résultats ainsi que la
lecture de ceux-ci. Or, au cours de la présentation des divers éléments
du processus scientifique, je n'ai pas trouvé la moindre allusion
à ces phénomènes. Les auteurs donnent une image aseptisée,
presque robotisée de la démarche scientifique. Pourtant, la
perspective historique imprime à la science des traits plus humains
en situant les contextes où émergent, puis évoluent
les concepts.
De plus, même si ce livre a été élaboré
dans le cadre d'un cours d'initiation au travail intellectuel, les auteurs
n'ont certainement pas la naïveté de croire que la démarche
scientifique se résume au processus linéaire qu'ils ont décrit.
Tout chercheur débutant ne tarde pas à constater que la logique
du processus scientifique doit s'incliner, à fortiori dans le domaine
des sciences humaines et sociales, devant les inévitables contraintes
de la recherche. Par exemple, l'étude exhaustive d'un problème
peut requérir cinq mesures différentes qui nécessiteraient
deux périodes de classe, alors que la direction de l'école
n'accorde qu'une période. Il y a gros à parier que la publication
subséquente des résultats de cette recherche taira cette contrainte.
Et le lecteur aura probablement sous les yeux un contexte théorique
cohérent dont découlera la nécessité des trois
seules mesures utilisées avec peut-être en conclusion une incitation
à prendre en considération quelques autres mesures lors de
recherches futures.
Le contenu de la deuxième partie présente essentiellement
les mêmes qualités et les mêmes défauts que celui
de la première. Il n'y manque pas grand-chose. L'étudiant
dispose du rationnel qui régit la présentation (la forme)
et la rédaction (le contenu) des textes scientifiques, ainsi que
celle de la communication orale. La pertinence des quatre chapitres de cette
deuxième partie repose sur l'objectif des auteurs: initier des étudiants
universitaires au travail intellectuel. Malgré cela, le huitième
chapitre (pp. 143-173) consacré à la présentation des
travaux écrits laisse perplexe pour au moins deux raisons.
Premièrement, si les auteurs ont jugé nécessaire
de s'étendre aussi longuement sur les règles concernant la
langue, l'ordre des parties d'un texte, la mise en page, les graphiques
et les tableaux ainsi que les références dans le texte et
à la fin du texte, c'est qu'il y avait là un besoin, au moins
chez les étudiants en science politique. Or, sauf erreur, la majorité
des étudiants inscrits aux programmes universitaires des sciences
humaines et sociales ont traversé des programmes collégiaux
de sciences humaines qui dispensent habituellement des cours d'initiation
au travail intellectuel ou d'introduction à la méthode scientifique.
Comment, dès lors expliquer une telle emphase dans un livre destiné
à des étudiants qui débutent un cours universitaire?
Deuxièmement, les informations sur les graphiques, les tableaux
et la bibliographie (pp. 149-172) sont inutiles pour les étudiants
en sciences humaines dans la mesure où ce sont les normes de l'APA
(Publication Manual of the American Psychological Association, 1994) qui
sont habituellement en vigueur. Du coup, l'ouvrage ne s'adresse plus aux
étudiants de toutes les disciplines.
Dans l'analyse de la première partie de l'ouvrage, je reprochais
aux auteurs de s'en tenir à une présentation linéaire
de la science. Le contenu de la deuxième partie s'attire la même
critique. Par exemple, de nombreux conseils sont dispensés au chercheur
débutant pour que ses travaux puissent satisfaire aux normes de la
communauté scientifique. Si la lecture des articles scientifiques
montre effectivement que les membres de la communauté scientifique
partagent heureusement les mêmes règles de communication, cela
ne donne aucune indication sur le processus réel qui y conduit.
Crête et Imbeau laissent entendre que la structure du "produit
fini", à savoir le texte publié, se confond avec la démarche
qui y conduit. Or, les étudiants sont loin de tous procéder
de la même façon. En fait, seuls quelques-uns sont à
l'aise avec la liste des recettes proposées. Par exemple, beaucoup
d'étudiants rédigent leurs travaux, leur mémoire de
maîtrise ou leur thèse de doctorat sans avoir préalablement
rédigé la moindre fiche. De la même façon, suivant
leur style cognitif ou leur style d'apprentissage, certains étudiants
entreprennent la rédaction de leur texte sans avoir tracé
de plan alors que d'autres ont absolument besoin d'élaborer un plan
détaillé. En réalité, si les textes scientifiques
sont habituellement logiques et cohérents, le processus de rédaction
demeure souvent aléatoire. La seule allusion à cet état
de fait est relative à la règle 4 concernant la rédaction
de l'introduction: "l'introduction est rédigée après
que le développement et la conclusion sont écrits" (p.
180).
Néanmoins, ces critiques ne doivent pas masquer les qualités
de l'ouvrage, écrit dans une langue claire et dépouillée
de jargon universitaire, et tout à fait convenable au lecteur novice
quant à la nature de la méthode scientifique. Si jamais je
rencontrais cet éventuel lecteur, je lui conseillerais d'emblée
Comprendre et communiquer la science et s'il désire en savoir
plus, toujours en français, je lui présenterais la liste des
56 ouvrages suivants:
Aktouf, O. (1987). Méthodologie des sciences sociales
et approche qualitative des organiations: une introduction à la
démarche classique et une critique. Sillery: Presses de l'Université
du Québec.
Angers, M. (1992). Initiation pratique à la méthodologie
des sciences humaines. Anjou: Centre éducatif et culturel.
Barilari, A. (1988). Méthode pour la dissertation.
Paris: Sedes.
Benichoux, R. (1985). Guide pratique de la communication
scientifique: comment écrire, comment dire. Paris: G. Lachurié.
Bérard, R., & Wilhelm, A. (1971). Les méthodes
de la dissertation, du résumé de texte, de l'exposé
oral. Paris: Dunod.
Bernier, B. (1973). Guide de présentation d'un
travail de recherche. Montréal: Presses de l'Université
du Québec.
Balckburn, M., Deshaies, B., Michaud, R., Patrice, Y.,
& Vézina, R. (1974). Comment rédiger un rapport de recherche,
5e éd. Montréal: Editions Leméac.
Blalock, H. (1973). Introduction à la recherche
sociale. Gembloux: Duculot.
Bordeleau, Y., Brunet, L., Haccoun, R.R., Righy, A.J.,
& Savoie, A. (1982). Comprendre l'organisation. Montréal:
Les Éditions Agence d'Arc.
Carrière, G., (1961). Initiation au travail scientifique.
Ottawa: Editions de l'Université d'Ottawa.
Demers, B. (1982). La méthode scientifique en psychologie.
Montréal: Décarie éditeur.
Denneville, J. (1984). Réussir l'exposé
oral. Paris: Editions d'Organisation.
Deslauriers, J.-P. (Ed.). (1988). Les méthodes
de la recherche qualitative. Sillery: Presses de l'Université du
Québec.
Deslauriers, J.-P. (1991). Recherche qualitative: guide
pratique. Montréal: McGraw-Hill.
Devereux, G. (1980). De l'angoisse à la méthode
dans les sciences du comportement. Paris: Flammarion.
Faculté des études supérieures (1987/1988).
Guide d'acceptation et Guide de présentation des mémoires
et des thèses. Montréal: Université de Montréal.
Festinger, L., & Katz, D. (Eds.). (1974). Les méthodes
de recherche dans les sciences sociales (Tome 1). Paris: Presses Universitaires
de France.
Festinger, L., & Katz, D. (Eds.). (1974). Les méthodes
de recherche dans les sciences sociales (Tome 2). Paris: Presses Universitaires
de France.
Fortin, M.F., & Taggart, M.E. (1988). Introduction
à la recherche. Montréal: Décarie.
Furet, Y., et al. (1979). Savoir parler, savoir écrire.
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Gauthier, B. (Ed.). (1987). Recherche sociale: de la
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Reuchlin, M. (1992). Introduction à la recherche
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Décarie éditeur.
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Robert, S. (1993). Les mécanismes de la découverte
scientifique. Ottawa: Les Presses de l'Université d'Ottawa.
Saint-Arnaud, Y. (1992). Connaître par l'action.
Montréal: Presses de l'Université de Montréal.
Selltiz, C., Wrightsman, I.S., & Cook, S.W. (1977).
Les méthodes de recherche en sciences sociales. Montréal:
Les Éditions HRW.
Simard, E. (1958). La nature et la portée de la
méthode scientifique. Québec: Les Presses de l'Université
Laval.
Simard, J.P. (1984). Guide du savoir écrire. Montréal:
Les éditions de l'homme et les Editions Ville-Marie.
Tremblay, M.-A. (1968). Initiation à la recherche
dans les sciences humaines. Montréal: McGraw-Hill.
Tremblay, R. (1989). Savoir-faire: précis de méthodologie
pratique pour le collège et l'université. Montréal:
McGraw-Hill.
Références
Publication manual of the American Psychological Association
(Fourth Edition). (1994). Washington, D.C.: American Psychological Publication.
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