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Nous, les médias


par Pascal Lapointe

Le blogue n'est pas à proprement parler un nouveau média d'information, au sens où on l'entend du journal ou du téléjournal. C'est une conversation, répète encore et encore le journaliste et auteur –et blogueur invétéré– Dan Gillmor.

C'est là un des aspects fondamentaux de son livre We the Media (Nous, les médias), devenu en un rien de temps une bible pour les défenseurs du concept de blogue.

Mais c'est curieusement un aspect qui a été à peine souligné par ceux qui ont commenté ce livre, comme si ces mêmes défenseurs préféraient, eux, se définir autrement: nouveau média, média libre, indépendant, alternatif... Bref, les mêmes clichés qui ont entouré l'explosion des cyber-magazines il y a 10 ans et qui ont, hélas, été bien souvent confrontés à la cruelle réalité économique.

"Une puissante conversation planétaire a commencé", affirme Dan Gillmor. S'il a raison, ses partisans auraient intérêt à se débarrasser de ces clichés qu'ils traînent comme des vêtements sales et démodés. Car s'il a raison, c'est une toute nouvelle vision du monde qui s'ouvre lentement à nous, pas juste une très banale redéfinition du concept de média.

Autrement dit, ce n'est pas un "nouveau média" –le blogue– qui supplantera l'ancien. Ce qui se dessine, c'est autre chose, de beaucoup plus subtil et beaucoup plus intangible que personne, ni ces experts auto-proclamés des blogues, ni l'auteur de ces lignes, ne peut prétendre connaître, aujourd'hui, en 2005.

Même Dan Gillmor tombe dans le panneau. Ce journaliste, après avoir été chroniqueur Internet pendant de nombreuses années au quotidien San Jose Mercury News, chronique reprise dans de nombreux quotidiens américains, a récemment abandonné son emploi –après la publication de son livre– pour se lancer à son compte dans l'univers des blogues. Et il prétend, lui, avoir compris de quoi l'avenir est fait. Son livre, pourtant fort intéressant, est néanmoins rempli de recettes toutes faites, de conseils simplistes ("soyez vigilants"), d'affirmations sur une révolution dont on ne voit pourtant ni la queue ni la tête.

Mais il met le doigt sur deux constats lourds de conséquence:

1) l'audience en sait plus que nous, les journalistes. Cela a toujours été vrai, mais de plus en plus, cette audience a des canaux pour l'exprimer (pas seulement les blogues toutefois, et c'est là ce que Gillmor oublie): les listes de diffusion, le courriel, les sites web, etc.

2) Il n'y a pas que le public qui ait davantage de liberté. Les sources traditionnelles des journalistes aussi: elles peuvent s'insérer elles-mêmes dans cette "conversation planétaire". Mais là encore, ce qu'il oublie, c'est que le blogue n'est pas le seul outil Internet dont elles disposent.

A sa défense, il est conscient que l'apparition des blogues n'échappera pas aux grands courants économiques. Les géants du câble et de la téléphonie sont tout aussi désireux qu'avant de contrôler ce qu'ils diffusent, pour en tirer le maximum de profits. Cela risque en particulier de se traduire par des barrières artificielles au contenu: par exemple, Quebecor n'interdit pas à ses visiteurs de voir Radio-Canada, il le rend simplement très peu visible. Or, "si vous ne pouvez pas le trouver (le contenu), ou s'il y a des barrières artificielles qui en limitent la visibilité, la diversité ne signifie rien". Même si vous êtes convaincu d'écrire l'un des meilleurs blogues du monde.

 

Dan Gillmor, We the Media. Grassroots Journalism by the People, for the People. New York, O'Reilly, 2004, 299 pages. Le livre est disponible intégralement en PDF. Il possède son propre blogue: http://wethemedia.oreilly.com/

 


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