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Lectures
L'homme des étoiles
Il a démontré que la science pouvait être
quelque chose de fascinant, même si vous êtes le
plus parfait des cancres. Il a fait frissonner des centaines
de millions de personnes avec ses descriptions quasi-poétiques
des galaxies... ou de nos neurones. Il fut de ceux qui croient
qu'un citoyen plus cultivé est un citoyen plus libre.
Et jusqu'à son dernier souffle, il a conservé cette
intime conviction -au risque d'être qualifié de
naïf.
Carl Sagan (1934-1996) était un scientifique comme
il n'en existe que trop peu : détenteur d'un large savoir...
et capable de le communiquer avec brio. Armé d'une plume
ou d'un micro, il pouvait émouvoir l'auditoire le plus
blasé, qu'il parle de la composition chimique des comètes
ou de la survie de notre espèce. Grâce à
lui, des vocations de scientifiques sont nées. Et au moins
deux journalistes ont été suffisamment touchés
pour lui avoir consacré ces derniers mois, deux biographies.
Etait-il un grand scientifique? Pas au sens où on l'entend
d'un Einstein ou d'un Stephen Hawking. Sagan était brillant,
et il a publié sa part d'articles pointus. Mais ses intérêts
(astronomie, biologie, le cerveau et la possibilité de
vie extra-terrestre) étaient trop éparpillés
pour faire de lui un candidat au Nobel. Surtout, toute sa vie
durant, il demeura déchiré entre le chercheur et
le communicateur : d'un côté, le travail obscur,
entre quatre murs, sans lequel il n'aurait pas eu cette crédibilité
auprès des journalistes; de l'autre, la célébrité,
qui lui aliéna une partie de la communauté scientifique.
Aussi, les deux biographes éclairent chacun de ces aspects
de la vie de l'astronome le plus célèbre du monde.
William Poundstone (Carl Sagan : A Life in the Cosmos)
s'attarde plus longuement aux écrits scientifiques, à
leur valeur et leurs implications, tandis que Keay Davidson (Carl
Sagan : A Life) se penche vers le raconteur d'histoires.
Naïf, il l'était. Sagan était porté
depuis son enfance par une foi inébranlable en la science:
donnez à une nation l'objectif de conquérir le
cosmos, et elle pensera moins à faire la guerre, disait-il
dans les années 60; construisez des robots semi-intelligents,
et vous réussirez peut-être à éliminer
le racisme (ou à le déplacer vers ces robots!);
entrez en contact avec une civilisation extra-terrestre avancée,
et elle nous aidera à vaincre nos primitifs problèmes.
Mais sans cette naïveté, il n'aurait sans doute
pas eu cette volonté de devenir un missionnaire de la
science. Il aurait pu, beaucoup plus facilement, se consacrer
tout entier à la recherche, après ses premiers
succès sur l'atmosphère vénussienne. Au
lieu de cela, il publia, en 1966, Intelligent Life in the
Universe, son premier ouvrage de vulgarisation, qui contenait
déjà plus de spéculations qu'un scientifique
" sérieux " ne se le serait permis.
Il était ambitieux, révèle Keay Davidson,
et il avait un ego assez gonflé. Cela lui valut plusieurs
amitiés perdues. Mais son ambition n'était pas
de devenir recteur d'université : il voyait les idées
qui lui tenaient à coeur passer difficilement la rampe
auprès des politiciens; il assistait à la recrudescence
des croyances irrationnelles, de l'astrologie aux OVNI. Et il
se voyait comme l'homme de la situation. Dans les années
60, alors qu'il avait commencé à agir comme consultant
pour la Nasa, les journalistes se mirent à faire appel
à lui. Après 1973, il devint une superstar grâce
à ses apparitions régulières au Tonight
Show, le célèbre talk-show du non moins
célèbre Johnny Carson. Le point culminant de ce
parcours, ce fut la télésérie documentaire
Cosmos, en 1980: 13 épisodes d'une heure, une formidable
initiation aux mystères de l'univers, du cerveau, de l'intelligence.
Quatre cents millions de personnes, dans des dizaines de pays,
ont vu Carl Sagan se promener entre la bibliothèque d'Alexandrie
et l'Encyclopaedia Galactica, d'Athènes jusqu'au
centre de la galaxie, du Big Bang à l'Homo Sapiens, et
se sont soudain sentis plus intelligents. Jamais un documentaire
télévisé n'avait eu pareil succès
-et rien ne l'a égalé depuis. Le livre Cosmos
demeura sur la liste des best-sellers du New York Times
pendant 70 semaines!
Pour une partie de l'humanité, Sagan était devenu
une lumière au milieu des ténèbres de l'ignorance.
Et il détestait les profs de science à l'école!
"C'était, écrivait-il peu avant sa mort, une
plate mémorisation du tableau périodique, des plans
inclinés, de la différence entre l'anthracite et
le charbon... Il n'y avait aucun sens du merveilleux, aucune
perspective... Vous pouviez trouver des livres prodigieux sur
l'astronomie dans les bibliothèques, mais pas dans la
classe."
Certains de ses collègues n'ont jamais apprécié
de le voir se vendre à la machine hollywoodienne. Mais
lui s'en réjouissait : Johnny Carson m'offre "la
plus grande salle de classe du pays". Tous les profs qui
ont réussi, depuis des décennies, à faire
détester la science aux adolescents débordants
de curiosité qui atterrissent dans leur classe, ont de
quoi méditer.
Pascal Lapointe
Keay Davidson, Carl Sagan. A Life,
1999
William Poundstone, Carl Sagan. A Life in the Cosmos,
1999
********************
La sortie de ces biographies constitue une
occasion de lire ou relire certains des best-sellers de Sagan.
Tous n'ont pas été traduits, mais citons, parmi
les plus importants :
Les dragons de l'Eden : spéculations
sur l'évolution de l'intelligence humaine, Editions du Seuil, 1980, 278 p.
Cosmic Connection ou l'appel des étoiles, Le Seuil,
1978.
Cosmos, Marabout ou Mazarine, 1981 (le livre de la série
TV)
Sagan et Richard Turco, L'hiver nucléaire, Le Seuil,
1991.
L'Agence Science-Presse a également
publié un
hommage à Carl Sagan,
au moment de la mort de l'illustre astronome (décembre
1996)
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