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Lectures

 


La science en vase clos

 

Mathieu-Robert Sauvé, L'Éthique et le fric, VLB, 2000, 331 p.

 

René Lévesque aimait bien dire qu'être informé, c'est être libre. Si l'affirmation s'applique à la politique, où un électeur mieux informé est effectivement en mesure de faire un choix éclairé, elle s'applique tout autant à la science.

Prenez par exemple le nucléaire. Il y a 30 ans, il aurait paru inconcevable d'imaginer un abandon, même partiel, de l'énergie nucléaire. Voilà pourtant une technologie dont le degré de risque et les dommages à (très) long terme causés par les déchets se sont révélés tels, que la pression de l'opinion publique a fini par faire pencher la balance.

En 1998, dans son ouvrage Le Siècle biotech, l'activiste américain Jeremy Rifkin s'appuyait sur cet exemple pour suggérer que le génie génétique pourrait suivre le même chemin : non pas tout rejeter du revers de la main, mais conserver ce qui apporte des avantages évidents. De la même façon que l'usage de l'atome continuera longtemps d'être d'un grand secours en médecine, "il est tout à fait possible que la société en vienne à accepter et rejeter sélectivement tel ou tel usage du génie génétique au cours du prochain siècle".

Le problème est évidemment de déterminer ce qui comporte des avantages. Et pour cela, il faut savoir de quoi on parle. Il faut que ce fameux citoyen fasse l'effort de s'informer. Dans son dernier essai, L'Éthique et le fric, le journaliste québécois Mathieu-Robert Sauvé s'inscrit clairement dans la lignée de Jeremy Rifkin: les citoyens, insiste-t-il à plusieurs reprises, doivent prendre part aux débats, qu'il s'agisse des aliments transgéniques, de l'euthanasie active ou des manipulations génétiques avant la naissance; ils doivent se montrer critiques face aux innovations; ils doivent mettre le nez dans les laboratoires, autour desquels les comités d'éthique, reproche l'auteur, ne sont souvent que des écrans de fumée.

Mais Sauvé emprunte également à Rifkin les travers qui lui ont été reprochés depuis deux ans: la vision pessimiste qui conduit à ratisser une multitude d'inquiétudes propres à notre époque, sans qu'on voit si elles ont chaque fois un lien avec le sujet; la vision pessimiste, aussi, qui conduit, entre plusieurs scénarios, à choisir le scénario du pire.

Lorsque l'auteur en arrive aux risques causés par les plantes transgéniques, par exemple, il rappelle un cas d'allergie aux noix qui serait survenu au Brésil il y a plusieurs années, mais ne parle pas des études qui sont arrivées, elles, à des résultats négatifs; il donne la parole aux écologistes pour qui les OGM ne devront être autorisés que le jour où il n'y aura plus "aucun risque", mais ne nous dit pas comment cette absence de risque pourrait être garantie (comment apporter une absolue garantie qu'une météorite ne vous tombera pas sur la tête demain matin?).

Le problème est amplifié par l'évolution rapide des connaissances. L'auteur revient par exemple sur la grenouille sans tête produite en Grande-Bretagne en 1997 et la perspective horrifiante qu'elle ouvre: la création d'"humains sans tête" en vue de dons d'organes. Sauf que, depuis cette date, il y a eu une découverte majeure qui a changé les données du problème: la possibilité de maîtriser en éprouvette, un jour prochain, le développement de cellules d'embryons pour leur "ordonner" de se transformer en un organe précis (poumon, foie, rein, morceau de peau, etc.).

En dépit des défauts dont souffre le livre toutefois, une réalité fondamentale demeure: les citoyens sont scientifiquement sous-informés. Les compagnies privées portent une part de la responsabilité, avec leur appropriation inquiétante de secteurs-clés de la recherche médicale. L'hyper-spécialisation des chercheurs rend plus difficile d'obtenir une vue d'ensemble. Les débats sur l'éthique se tiennent en vase clos. Et les médias, juge Mathieu-Robert Sauvé, "ne semblent intéressés que par l'engorgement des urgences, les grèves d'infirmières et autres crises du système de santé". On veut bien que le citoyen s'implique dans un débat qui le touche personnellement, mais encore faut-il lui donner quelques outils.

 

Pascal Lapointe

 


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