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L'identité reléguée au second plan

Naissance d'une nouvelle culture


par Pascal Lapointe

"Je divise mon cerveau. Ca devient de plus en plus facile. Je peux me voir en tant que deux ou trois personnes, ou plus. Je suis dans une discussion ici, et j'essaie d'avoir une fille ailleurs, et un tabulateur peut être en train de rouler, ou un autre truc technique pour l'école..."

Non, il ne s'agit pas d'une entrevue avec un adolescent souffrant du syndrôme des personnalités multiples. Quoique. Si des psychologues sont aujourd'hui convaincus d'avoir trouvé de soi-disant problèmes de "cyberdépendance", il ne faudra sans doute par longtemps pour que d'autres prétendent avoir mis le doigt sur des "cyber-dédoublements", ou des "cyber-personnalités multiples".

Entre les MUD et les MOO, ces espaces de jeu aux noms imprononçables, jeux de rôles des temps électroniques, où l'individu -et ce avant même l'explosion d'Internet- pouvait se transformer au gré du clavier en un elfe, un chevalier intergalactique ou un roi en guerre, entre la prolifération des chat, ces lieux de discussion par clavier interposé où les usagers peuvent se faire passer pour n'importe qui, l'identité devient quelque chose de flou, de nébuleux, d'indistinct.

Et peut-être même, et ça c'est inquiétant pour certains psys, quelque chose de secondaire. L'identité, notre essence, notre moi dans ce qu'il a de plus intime, reléguée au second plan? Est-ce possible?

"Les communautés virtuelles permettent aux gens de créer des expériences, des relations, des identités et des espaces de vie qui n'existent qu'en interaction avec la technologie", résume la sociologue Sherry Turkle. "Au fil des milliers d'heures que Mike, un collégien du Kansas, a été branché à son MUD favori, il s'est créé un appartement avec des pièces, des meubles, des livres, des bureaux et même un petit ordinateur. Son intérieur est décrit avec une extrême précision, même s'il n'existe que sous la forme d'un texte. "C'est là que je vis", dit Mike. Beaucoup plus que dans ma vieille chambre du dortoir. There's no place like home."

Home sweet home. L’ordinateur transformé en petit lieu douillet. "Alors que les êtres humains, poursuit la sociologue qui se penche sur ces MUD et autres MOO depuis plus de 10 ans, deviennent de plus en plus interreliés avec la technologie, et avec leurs semblables via la technologie, les vieilles distinctions entre ce qui est spécifiquement humain et ce qui est spécifiquement technologique, deviennent plus complexes."

Life on the Screen, titre-t-elle. La vie à l’écran. Car de plus en plus de gens, ce n'est pas elle qui l'a découvert, vivent une et même des vies à l’écran. Plus précisément, dans l'écran, à l'intérieur de l'ordinateur. Et pour plusieurs d'entre eux, cette vie, ou ces vies, sont plus intéressantes que celle qu'ils vivent dans le monde "réel".

Mais alors que d’autres s’arracheraient les cheveux, la sociologue ne s'en inquiète pas: au contraire, elle analyse cette tendance, découpe en rondelles cette nouvelle manifestation culturelle, ou cette manifestation d'une nouvelle culture, et elle y trouve au contraire beaucoup de raisons de se réjouir. Ce n'est rien de moins qu’une nouvelle société qui émerge lentement sous nos yeux, non pas une société asociale où chacun se dissimulera derrière l’écran de son ordinateur, mais une société qui se nourrira, qui a déjà commencé à se nourrir, de ce que chacun de nous va chercher derrière l’écran.

Une société donc, qui sera riche de ce que nous en ferons: nous ne deviendrons pas esclave de la machine; nous l'utiliserons pour faire de meilleurs nous-mêmes.

Sherry Turkle, qui a écrit ce livre en 1995 et qui s’était également penchée sur cette nouvelle réalité dans son ouvrage précédent, The Second Self (qu’on pourrait traduire littéralement par : Le deuxième moi-même), n'est pas la première à avoir constaté cette émergence: bien des psychologues, et il en est question dans son ouvrage, avaient auparavant souligné, avec un dédain mêlé d'effarement, que beaucoup de leurs patients trouvaient plus facile de parler à un ordinateur qu'à un être humain.

Parler. Vraiment parler. Pas juste lancer quelques mots de dépit quand ça ne fonctionne pas, mais échanger, partager, dialoguer. Avec une petite bestiole informatique spécialement programmée pour interagir, ou avec un logiciel utilisé par des psychologues pour faire sortir quelques mots de leurs patients les plus récalcitrants. Et le plus étonnant, c’est qu’une fois qu’ils ont dialogué, on peut montrer à ces gens comment ça marche, on peut leur expliquer que le logiciel n'a, en réalité, dans sa mémoire, que quelques dizaines de répliques standards qu'il recracher inlassablement suivant les propos -tapés sur le clavier- de l'interlocuteur, bref, on peut leur expliquer tout cela et pourtant, ces patients n'en ont cure: ils ont l'impression, pour la première fois depuis longtemps, d'être devant quelqu'un qui, enfin, les écoute. Et ne les juge pas. Et cela les satisfait.

Arrivé à ce stade, on pourrait croire qu'on est rendu bien plus loin que l'individu qui s'est "construit" un environnement paradisiaque, à coup de phrases tapées sur un écran, ou d'images déplacées sur un écran. Pas du tout. C'est la même démarche dans les deux cas: la recherche de la simplicité et de la sécurité dans un monde de plus en plus chaotique. Le besoin d'un port d'attache fiable. D'une maison. Home sweet home, fut-elle virtuelle.

Et c'est précisément ce genre de démarche qui prépare à ce que sera l'avenir. Le XXIe siècle sera virtuel ou ne sera pas.

 

Sherry Turkle, Life on the Screen. Identity in the Age of the Internet. New York, Simon and Schuster, 1995, 347 p.

 


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