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Science-Presse a vu le jour grâce aux "Anglais"

 

L’Agence Science-Presse a été conçue sur la banquette d’une voiture (!), quelque part entre Montréal et Ottawa. Bien sûr, c’était au printemps de 1978, quelque mois avant sa naissance.

Un magazine scientifique canadien-anglais?

Ce soir-là, Jean-Marc Gagnon et moi revenions de la capitale où nous avions joué les trouble-fête dans une assemblée de 250 personnes. L’objectif de la journée? Planifier le lancement d’un magazine scientifique canadien qui ferait contrepoids aux grands magazines de vulgarisation américains. Les participants? L’establishment universitaire du Canada anglais, quelques haut-fonctionnaires et tout l’état-major de la Canadian Science Writers Association.

Tout avait déjà été ficelé en coulisses grâce à un excellent lobby: Ottawa (qui avait de l’argent, à l’époque) allait fournir environ $150 000 pour favoriser le rayonnement de la science canadienne. En pratique, cela allait permettre de renouveler et relancer Science Forum que publiaient déjà la Youth Science Foundation et les Presses de l’université de Toronto.

Il y avait juste un petit hic: le projet devrait desservir aussi le marché francophone! Orthodoxie fédérale oblige, le Gouvernement exigeait que Science Forum devienne bilingue (ce qui l’aurait rendu invendable) ou qu’on publie une édition distincte en français. Ce nouveau magazine (en partie traduit de l’anglais) serait donc venu faire concurrence à Québec Science à l’instigation d’Ottawa et avec les fonds publics!

Seulement trois francophones…

Or, ce que presque personne ne savait dans cette auguste assemblée, c’est que Jean-Marc était justement rédacteur en chef de Québec Science! Au départ en effet, un seul francophone avait été invité: Claude Hamel, directeur général de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences. C’est Claude qui avait pris la liberté de nous inviter, Jean-Marc et moi, à titre de vice-président et président de la toute nouvelle Association québécoise des professionnels de la communication scientifique (maintenant l’Association des communicateurs scientifiques).

Évidemment, Jean-Marc s’était précipité au micro pour dénoncer le projet qui risquait de tuer Québec Science. Consternation de l’assemblée. Colère des promoteurs. Embarras des fonctionnaires. Pourtant, impossible de faire la sourde oreille! Toute la journée, nous nous étions relayés au micro pour frapper sur le même clou pour défendre les intérêts de la " société distincte "!

En fin de compte, l’assemblée s’était ralliée autour d’un compromis: le Gouvernement devrait aider à lancer un vrai magazine scientifique anglophone -puisque tel est le besoin du Canada anglais- mais il devrait orienter plutôt vers un " autre projet de culture scientifique " les $40 000 destinés au public francophone.

Que faire avec les $40 000?

À l’issue de cette rencontre mouvementée, Jean-Marc et moi revenions donc dans la même voiture. Fiers de notre victoire: grâce à nos coups de gueule improvisés et souvent provocants, nous avions arraché le quart du magot que les Anglophones avaient obtenu du Gouvernement! Mais que faire avec? Que pourrait bien être "l’autre projet de culture scientifique adapté aux besoins des Québécois" que nous avions si bien vendu à nos interlocuteurs?

Quels étaient donc les besoins des Québécois? Il était clair que Québec Science ne rejoignait qu’une mince couche de la population, assez sensibilisée aux sciences pour acheter un magazine spécialisé. Nous avions insisté sur la nécessité de rejoindre plutôt le " monde ordinaire ", celui qui ne s’intéresse pas spontanément à la science. Certainement pas les lecteurs de La Presse et du Devoir. Alors, qui d’autre? La clientèle du Journal de Montréal? Peut-être! Ou, mieux encore, celle des hebdos régionaux, distribués gratuitement!

À l’époque, les hebdos régionaux étaient florissants. Pleins de publicité mais d’une affolante pauvreté rédactionnelle. Ils remplissaient leurs pages avec n’importe quoi. Pourquoi ne pas leur fournir du contenu scientifique amusant, des textes courts, des capsules à la portée de tout le monde? Du matériel que les éditeurs repiqueraient parce que c’est intéressant... et même si le sujet est scientifique!

Pourquoi pas une agence de presse scientifique? Pour les hebdos? Oui, pourquoi pas? Dans notre tête, l’Agence Science Presse commençait à vivre. Au départ, bien sûr, nous lui avions donné un autre nom: Hebdo-Science.

Une école de journalisme

Tout en roulant, nous avons même défini les priorités de cet nouvelle agence d’information. quelques mois plus tôt, nous avions créé ensemble une association de communicateurs scientifiques. Or, cette spécialité journalistique n’était enseignée nulle part. Québec Science manquait de rédacteurs. Il fallait former la relève, créer un lieu où des débutants pourraient faire leurs armes et bénéficier d’un encadrement professionel sympathique. Aussitôt dit, aussitôt décidé: la nouvelle agence allait être une école de journalisme scientifique.

En même temps, il fallait atteindre une certaine rentabilité. Les hebdos accepteraient-ils de payer pour nos textes? Quelle autre clientèle viser? Les quotidiens? Personnellement, j’étais contre. Les quotidiens ont les moyens de payer du personnel régulier. (À l’époque, j’étais aussi secrétaire du syndicat de la rédaction du Devoir. Alors...) Pas question de leur fournir du " cheap labour "! Donc, nous allions nous en tenir aux Hebdos. Advienne que pourra pour les revenus...

Notre coup de maître: engager Félix

Au cours des mois qui suivirent, le Conseil de la jeunesse scientifique, l’ACFAS et l’Association des communicateurs scientifiques soumirent un projet conjoint à Ottawa pour créer l’Agence Hebdo-Science. Nous avons engagé Félix Maltais comme directeur général (il était le plus excentrique des candidats). Il s’est installé dans des locaux fournis par l’ACFAS. Ensuite, pendant un an, nous l’avons épaulé avec un comité de rédaction qui se réunissait chaque mois (parfois par conférence téléphonique) pour discuter des textes et des conseils à donner aux rédacteurs débutants. Et le bébé a grandi, grâce à Félix...

Une adoption par surcroît!

Cette journée a aussi eu une autre retombée imprévue: une adoption! Du côté anglophone, Science Forum avait des difficultés de démarrage. Les Presses de l’université de Toronto ne se sentaient pas compétentes pour gérer un magazine grand public. Résultat: c’est Jean-Marc et Québec Science qui prendront en main la publication destinée au Canada anglais, pendant une année! En fin de compte, il avait mis la main sur tout l’argent des angophones! La fameuse journée à Ottawa avait été fructueuse...

Gilles Provost
Novembre 1998


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