
Premiere parution:
Magazine Le 30,
février 1999


L'utopie
Internet
Lecture
maximale: 500 mots
Pascal
Lapointe
Chers internautes, figurez-vous qu'on dit de
bien vilaines choses à votre sujet. Il paraît
que vous n'aimez pas lire. D'aucuns vous considèrent
comme d'incurables paresseux. Vous seriez des intoxiqués
de la télévision, inadaptés à
la culture de l'écrit censée dominer sur Internet
et en conséquence, un texte de plus de trois paragraphes
vous ferait bâiller.
Avec six ou sept paragraphes -en fait, dès
que vous devez accomplir l'incroyable effort de faire défiler
le texte- vous êtes déjà parti voir ailleurs.
Sauf s'il y a tout plein de liens hypertextes, parce que ça
vous fait un tas de jolis petits mots en bleu sur lesquels
vous pouvez vous amuser à cliquer, sans perdre votre
temps avec cette activité démodée qu'est
la lecture. Bref, comme ces maniaques de la zapette qui n'écoutent
pas vraiment la télé mais passent le temps en
sautant d'une chaîne à l'autre, vous n'êtes
pas vraiment intéressés par Internet, mais vous
écoulez le temps en sautant d'un site à l'autre.
Du moins, c'est ce qu'on dit de vous. Est-ce
que vous allez vous laisser ainsi insulter sans réagir?
"La qualité du contenu est moins
importante que le nombre de joujoux utilisés pour le
produire", a
déjà jugé un chroniqueur de l'illustre
Wired. "Alors que dans les médias traditionnels,
le contenu est roi, dans les nouveaux médias, il se
révèle un fardeau", a pour sa part conclu
un journaliste du non moins illustre Fortune. Décidément,
on ne vous estime pas beaucoup...
Cinq cents mots. Ce serait là la limite
de votre tolérance. Autrement dit, la loi du moindre
effort, parce que 500 mots, ça n'est vraiment pas grand-chose:
le texte que vous êtes en train de lire en compte environ
940. Et quand vous aurez terminé cette phrase, vous
en serez au 302e.
"Qu'en est-il réellement de cette
nécessité de maintenir les textes sur Internet
à une longueur atrophiée", s'insurgeait
à l'été 1999 le Québécois
Frédéric Fortin, créateur du cyber-magazine
TPC Mag? (ce texte n'est plus en ligne)
Est-on vraiment sûr que ce soit ce que le client demande?
Le prix à payer est visible: "la présente
tendance aux textes anorexiques risque fort de nous entraîner
dans un univers où la seule information disponible
revêt l'aspect de "bouts d'articles", c'est-à-dire
des textes de type dépêches qui renvoient sans
cesse d'un bref de deux cents mots à un autre de cent
mots, sans que nul (sic) part on ne puisse connaître
l'histoire véritable."
Rien de bien réjouissant, tout ça.
Quoique. Il faudrait se demander si on compare
bien ce qui est comparable, ici. Lorsque vous lisez un journal,
ne zappez-vous pas d'un article à l'autre? Sur la quantité
énorme de textes, de la Une jusqu'au cahier Sport que
compte votre quotidien préféré, combien
lirez-vous jusqu'au bout? Combien verront vos yeux dépasser
les 500 mots?
Mieux encore: le dernier magazine que vous avez
acheté. Vous n'en avez probablement lu qu'un seul article
du début à la fin. Peut-être en avez-vous
lu deux autres avec une certaine attention. Et tout le reste,
vous l'avez survolé.
Et pourtant, il ne semble pas qu'il soit venu
à l'esprit de quiconque de dénoncer les lecteurs
de magazines comme des gens qui n'aiment pas lire, sont d'incurables
paresseux, et toute cette sorte de chose. Serait-il possible
que l'on applique à Internet des critères que
l'on n'appliquerait pas aux autres médias?
Les internautes pensent rarement à cette
défense, parce qu'ils en ont déjà une
toute trouvée: l'écran. L'écran de l'ordinateur
ne serait pas, à ce qu'on dit, adapté à
une lecture prolongée.
Foutaise, répond Frédéric
Fortin: "il apparaît étrange que la plupart
des gens réussissent à travailler toute une
journée devant leur ordinateur, qu'ils parviennent
à surfer le Net durant des heures, ou encore qu'ils
jouent sans arrêt à des jeux, mais qu'ils soient
incapables de lire plus de 500 mots dans un article..."
Tiens donc. Et si ces internautes qui ne lisent
pas longtemps étaient en réalité des
individus qui, dans l'univers imprimé, ne lisent guère
davantage? Après tout, des internautes qui lisent beaucoup,
ça existe; ils sont moins nombreux que les autres,
mais on les croise sur les sites des Atlantic Monthly,
Harper's et autres Monde diplomatique. Parfois,
ils impriment la page pour la lire plus confortablement dans
leur fauteuil préféré (ce qui revient
à dire que le problème pour eux n'en est pas
un d'écran, mais de maniabilité de l'ordinateur).
Et ce n'est pas tout, il y a un autre facteur
rarement pris en considération: l'expérience
d'Internet. Que diriez-vous de l'hypothèse suivant
laquelle cette histoire des 500 mots et des textes brefs était
-en partie- le résultat d'un manque d'habitude? Après
tout, lire à l'écran et naviguer sur Internet,
nos grands-parents et leurs grands-parents ne nous y ont pas
vraiment préparés. Or, voici qu'un des ces nombreux
"gourous" du Net, Jakob
Nielsen, constatait l'an dernier qu'en moins de deux petites
années (1995-97) les internautes interrogés
par ses bons soins étaient devenus plus nombreux à
lire plus en détail les pages Web. Pourquoi cela? Parce
qu'un plus grand nombre d'entre eux s'était mis tout
bonnement à se servir de la barre de défilement
-ce machin à droite de votre écran, qui vous
permet de faire monter ou descendre un texte.
Or, si même quelque chose d'aussi simple
qu'une barre de défilement a pu pendant un temps freiner
les ardeurs d'une proportion appréciable d'internautes,
imaginez le reste...

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